VISITE – Créé il y a une quinzaine d’années, cette entreprise parisienne a conquis le cœur des amoureux du XVIIIe siècle. Derrière la marque, deux restaurateurs de patrimoine, guidés par la volonté de rendre au papier peint dominoté, ses lettres de noblesse.
Un matin de mars, le rendez-vous est pris dans la nouvelle boutique du 6e arrondissement de Paris, au n° 2 de la rue Bonaparte. Avec ses nombreux antiquaires, ses éditeurs de tissus et de papier peint, le quartier donne le ton. Passé l’imposante porte vitrée, nous sommes accueillis par Jean-Baptiste Martin, l’un des deux fondateurs de À Paris chez Antoinette Poisson, qui vient d’allumer de l’encens. Vincent Farelly nous rejoint quelques minutes plus tard, viennoiseries en main.
L’ambiance détendue contraste avec l’apparat raffiné et exigeant du lieu, pensé tel un appartement intimiste du XVIIIe siècle. La décoration de cette boutique, qui accueillait autrefois un encadreur, puis une galerie d’art contemporain, a été refaite entièrement. Sur le sol, de la terre cuite, un plafond tout en couleur et du papier peint dominoté ici et là sur les murs, «l’ancêtre du papier peint», précise Jean-Baptiste.
Aux origines, une même passion
On pourrait croire sans difficulté qu’Antoinette Poisson est l’une de ces anciennes maisons françaises de prestige, transmise de génération en génération, mais il n’en est rien. Sa création remonte en réalité à 2012. Elle est le fruit d’une rencontre, celle de deux amis sur les bancs de l’école. À l’époque, Jean-Baptiste et Vincent étudient la restauration des œuvres d’art dans le papier, à travers les gravures, le dessin et le papier peint ancien, pour lequel ils se passionnent tous les deux. Après avoir fait leurs armes en tant que restaurateurs du patrimoine aux Arts décoratifs pendant une dizaine d’années, ils décident à leur tour «non plus de restaurer, mais de créer des choses».
Le nom d’Antoinette Poisson n’a pas été choisi au hasard. C’est un clin d’œil à la marquise de Pompadour, née Jeanne-Antoinette Poisson, personnage incontournable du Versailles de Louis XV et férue de décoration, qui a vécu durant la période de l’âge d’or du papier peint dominoté.
Une pratique ancestrale oubliée
En France, ce type de papier peint apparaît dès 1720 et rencontre un franc succès, surtout durant la seconde moitié du siècle. Son essor intervient dans un contexte où les Indiennes, ces tissus imprimés colorés et fleuris amenés en Europe à la fin du XVIe siècle, ont été interdites par Louis XIV. Contraints de délaisser le tissu au profit d’un autre support, les graveurs de planches choisissent le papier. Ils le fabriquent à partir de produits recyclés, comme de vieux vêtements ou encore des chiffons.
En pratique, le papier peint dominoté, «ce sont des feuilles imprimées que l’on collait bout à bout au mur, explique Jean-Baptiste. On coupait les bordures blanches et on les raccordait. Entre le début et le milieu du XVIIIe siècle, tous les papiers peints avaient cette apparence. À l’époque, le modèle en continu n’existe pas.»
Sur les murs, des feuilles de papier peint collées bout à bout, comme autrefois.
À Paris chez Antoinette Poisson / Jean-Christophe_Torrès
Faire revivre un métier
Pour recréer ce papier peint dominoté d’époque qu’ils affectionnent tant, Jean-Baptiste et Vincent se lancent un défi un peu fou : ils vont réutiliser les techniques d’antan.
Dans leur atelier de Saint-Sabin (11e arrondissement de Paris), ils travaillent avec l’impression de la planche à bois. «On encre la planche gravée avec un rouleau, on la pose sur la feuille de papier, puis on la passe en presse. On obtient ainsi le papier en une couleur, que l’on peut ensuite colorer à l’aide de pochoirs. Nous travaillons vraiment avec les techniques que l’on utilisait au XVIIIe siècle», s’enthousiasment-ils. La satisfaction est d’autant plus grande que ce métier n’existait plus. Une grande fierté qui s’associe à celle de tout produire en France. À l’impression à la planche à bois, viennent s’ajouter la minutie et la finesse du travail à la main pour «donner de l’ancrage et de la profondeur aux traits.»
«C’est l’image même du savoir-faire et de la qualité française» : la Toile de Jouy, l’indémodable
Dans un souci d’accessibilité – le papier dominoté demeure un choix décoratif plutôt pointu et onéreux – l’entreprise a ouvert un deuxième atelier en Bretagne il y a trois ans. Sur place, le papier est développé sous forme de rouleau, à l’aide de machines. «L’impression est de très haute qualité, nous indique Vincent. Elle n’est pas manuelle, mais pigmentaire, donc avec des couleurs très mates et profondes, qui résistent bien à la lumière. Pour les salles de bains, c’est le produit idéal, nous en tapissons d’ailleurs beaucoup.» Grâce à cette extension, les motifs de À Paris chez Antoinette Poisson peuvent prétendre à n’importe quel projet de décoration et atteindre un public plus large.
Sur la table, des carrés de papier peint dominoté. Sur les étagères, des rouleaux de papier peint en format continu.
À Paris chez Antoinette Poisson / Jean-Christophe_Torrès
Une chasse aux trésors géante
Forts d’une importante collection de documents anciens, les deux fondateurs endossent également le rôle de directeurs artistiques. Ils réutilisent, réinterprètent ou créent des motifs en s’appuyant sur leurs archives, trouvées en France ou à l’étranger lors de ventes aux enchères, de vide-greniers, chez des antiquaires ou par le biais d’amis.
Hormis les motifs, leur quête perpétuelle de trésors offre son lot d’anecdotes, comme cette fois où un passant a identifié les boiseries de la boutique comme étant les siennes. «Ce monsieur est entré et nous a montré des photos de son ancien salon. Il avait vendu sa maison en Normandie et tout le décor de la pièce a été démonté et vendu par les nouveaux propriétaires. Quand il l’a appris, ça a été horrible pour lui. Et il a fallu qu’il passe devant notre boutique et reconnaisse ses boiseries… Il habite dans la rue en plus ! Il nous a dit “je vais venir chez vous, je me sentirai bien”».
Les fameuses boiseries chinées et reconnues par un habitant du quartier.
À Paris chez Antoinette Poisson / Jean-Christophe_Torrès
Un ADN qui séduit
Le cœur de métier de Jean-Baptiste et Vincent demeure le papier peint dominoté, mais ils utilisent d’autres supports pour faire rayonner leurs créations. La papeterie, forcément, avec de nombreux produits décorés à la main dans l’atelier parisien, tels que des carnets, des abat-jour ou encore des boîtes de mariage en papier mâché, objet emblématique du XVIIIe siècle, qu’ils ont souhaité remettre au goût du jour. La maroquinerie et toutes sortes d’objets décoratifs viennent parfaire leur offre.
En quatorze ans d’existence, À Paris chez Antoinette Poisson a enchaîné les collaborations prestigieuses, de Gucci en passant par Sézane, le Château de Versailles ou encore Fragonard ou Ladurée. Les produits sont disponibles dans près de 50 points de vente, répartis dans 13 pays. Une vraie success-story. Si la marque n’a pas pris une ride du fait de sa récence, on devine aisément que le temps lui sera bénéfique, telle la robe d’un bon vin.
L’univers de la papeterie interprété par À Paris chez Antoinette Poisson.
À Paris chez Antoinette Poisson / Jean-Christophe_Torrès