INTERVIEW SPOILER – Dans le film de Kristoffer Borgli, les noces des deux héros sont mises à mal par un aveu qui invite la schizophrénie la plus noire des États-Unis à la table des mariés.

Avec le retour sur scène de Céline Dion, qui a placardé dans Paris de mystérieuses affiches citant ses tubes, The Drama, sorti en salle ce mercredi, assume une des campagnes de promotion les plus délirantes de ce printemps. Pour faire la réclame de la descente aux enfers conjugaux de trentenaires de Boston sur le point de convoler, A24 a publié des faire-part dans la presse américaine. Ses stars Zendaya et Robert Pattinson ont posé en tenu de mariés jusque sur les tapis rouges. Un petit film amateur des noces survoltées de leurs personnages Emma et Charlie est apparu sur les réseaux sociaux. La star de Dune et d’Euphoria a joué les témoins au mariage d’inconnus à Las Vegas.

Un déluge d’ingéniosité meta pour contrebalancer le mystère savamment entretenu qui entoure le dérangeant et clivant The Drama. Contrairement aux apparences, le film de Kristoffer Borgli n’est pas une comédie romantique mais une réflexion sur les apparences, notre tolérance face au jugement désapprobateur d’autrui et la violence supposée ordinaire qui informe la société. The Drama repose sur une révélation choc de l’héroïne à quelques jours de la cérémonie. Les journalistes ont été priés de ne pas l’éventer toute de suite dans leurs papiers, même TMZ, la lettre spécialisée Insneider et Variety  sont passés outre.  « Voir The Drama en étant dans l’ignorance la plus totale est la meilleure manière de découvrir ce film afin que vous puissiez ressentir la stupeur des personnages en temps réel », insiste le cinéaste de 40 ans, né à Oslo, à l’expression toujours concise. Est-il sur ses gardes ou est-il d’un tempérament lapidaire ? Difficile à dire. Le Figaro s’est entretenu avec le réalisateur et, a essayé de mieux comprendre, ce coup de poker narratif qui a déjà suscité des commentaires réprobateurs aux États-Unis. Notamment du côté des familles des victimes de la fusillade de Columbine. Attention, la dernière et quatrième question de cette interview contient des spoilers.

Les films au cinéma cette semaine : faut-il voir ou éviter The Drama, Le Goût des autres et Mauvaise pioche ?


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LE FIGARO – Quel a été le point de départ de The Drama ?

KRISTOFFER BORGLI. – Je crois que, comme en amour, ce sont les idées qui vous choisissent plutôt que l’inverse. On ne contrôle pas vraiment de qui on tombe amoureux. The Drama est parti de mes interrogations sur l’amour et l’identité. Notamment ce que je ressentais en tant qu’Européen s’étant installé aux États-Unis. Je n’ai pas spécifiquement voulu me rattacher à un genre. S’il fallait qualifier The Drama, je dirai qu’il s’agit d’une histoire d’amour chaotique. Je n’ai pas de message clair. Je veux juste lancer le débat. Dans The Drama, j’explore beaucoup de choses que j’ai trouvées intrigantes, intéressantes ou même effrayantes de l’autre côté de l’Atlantique. Charlie, qui est britannique, reflète cette sidération.

Kristoffer Borgli sur le tournage de The Drama
A24

Vous n’êtes pas tendre avec Charlie qui bute et implose sur les révélations d’Emma et finit par dérailler complètement et se noyer dans l’humiliation.

The Drama vous demande où vous tracez la ligne. Quelle est votre « fenêtre d’Overton » ? Autrement dit, jusqu’où un comportement et des actes sont-ils acceptables ? Avec la révélation d’Emma sur ses années lycée, marquées par le harcèlement et la dépression adolescente,, j’évoque à la fois quelque chose d’horrible du passé et une transgression à un instant T. Ce que finit aussi par commettre Charlie. La conversation se passe dans les deux sens. À travers Emma, j’ai voulu explorer la continuité de l’identité. Sommes-nous la même personne toute notre vie ? Emma tient vraiment à change. Elle a profondément honte de son passé. Elle a vraiment essayé de se remettre en question et de se réinventer à l’âge adulte. Comment accepter ces deux versions d’elle-même si différentes ? Est-ce que ces deux facettes d’Emma peuvent coexister et mériter d’être aimée ? Charlie me ressemble. Je ne le vois pas comme superficiel, mais empathique et réfléchi. À une semaine de son mariage et de consacrer sa vie à quelqu’un d’autre -une période riche en tensions- il fait face à une révélation choquante et ne réagit pas de manière si surprenante. À sa place, je ferais pareil.

The Drama se conclut sur un mariage, qui vire au cauchemar. Mariés, invités, traiteur, DJ… Tout part à vau l’eau. On sent une petite touche à la Festen . De même que l’outrance de The Drama rappelle également Ruben Östlund  ou encore Lars von Trier .


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Je suis norvégien. Ancrée en moi existe une sensibilité scandinave, dont je n’arrive pas à me débarrasser. Ça revient dans tout ce que je fais, même quand j’essaie d’être vraiment romantique ou très sérieux. Il y a toujours ce désir en moi de qui trouver ce qui peut être drôle là-dedans. C’est comme si j’étais en mode pilotage automatique : j’essaie de faire des blagues tout le temps. Mais laissez-moi vous dire que filmer un mariage n’a rien d’une sinécure. Il y avait une foule de soupirants Il fallait être précis sur les angles où la caméra allait être positionnée. Un défi logistique.

Dans une séquence clef, Emma avoue à son fiancé et à ses témoins son plus lourd secret. Harcelée par ses camarades de classe à l’adolescence, Emma a envisagé de commettre une fusillade de masse dans son lycée. Pourquoi cette idée, qui pourrait prêter à controverse aux États-Unis, pays qui a recensé 425 tueries de masse en 2025, causant près de 2 500 victimes dont 420 morts ?

Quand tu écris, tu t’assois seul et tu écris pour toi-même. Tu essaies de faire fonctionner un film dans ta tête. Je me demandais comment je pourrais être surpris ou choqué. Ces fusillades dans les établissements scolaires, la libre circulation des armes à feu sont un fait de société que l’on ne peut pas ignorer en Amérique. C’est un sujet qui mérite d’être abordé. Tout en étant complètement inapproprié dans un film romantique. D’où ce choix. Un peu comme le titre du film. Quand j’ai commencé à rédiger le scénario, je n’étais pas inspiré. Alors je l’ai simplement appelé The Drama parce que je pensais écrire un film dramatique. Finalement, j’ai trouvé que c’était un titre parfait pour ce récit sur les limites de l’amour inconditionnel. Est-ce une bonne idée de tout savoir sur une personne : ses bons comme ses mauvais côtés ? Je ne saurai vous le dire. Mais pour moi, The Drama est porteur d’espoir.