Souveraineté intellectuelle, recherche publique et cabinets de conseil : ce que la France a bradé sans le dire.

La France a une particularité que peu de pays partagent. Elle a construit, au fil des siècles, un système d’expertise publique sans équivalent : des grandes écoles formant ses ingénieurs d’État, des corps d’inspection pensés pour conseiller le pouvoir depuis l’intérieur, des laboratoires de recherche publics produisant des connaissances accessibles à tous. Une architecture intellectuelle conçue pour que l’État pense par lui-même.

Quelque chose a changé.

Depuis vingt ans, et de manière accélérée depuis dix, la France a progressivement confié sa réflexion stratégique à des acteurs extérieurs. McKinsey, fondé à Chicago. Roland Berger, fondé à Munich. BCG, fondé à Boston. Bain, fondé à Boston également. Aucun cabinet de conseil stratégique de premier rang n’est français. Ce n’est pas un hasard, c’est un choix. Et comme tous les choix, il a un coût.

Ce coût n’est pas seulement financier. Il est intellectuel. Pendant que des centaines de millions d’euros publics transitent vers ces structures étrangères, la recherche française peine à financer ses doctorants, ses laboratoires, ses publications. Des chercheurs qui produisent des travaux peer-reviewed, vérifiables, reproductibles sans conflit d’intérêt avec le commanditaire, sans R² de 0,20 glissé en note de bas de page.

La question n’est pas de savoir si les cabinets de conseil sont compétents. La question est plus simple : pourquoi paie-t-on si cher ce que la République produit déjà ?

1. La recherche publique contre le rapport facturé

En mars 2026, la revue Science publie une étude sur la flatterie des intelligences artificielles. Méthodologie rigoureuse, pairs évaluateurs, conclusions vérifiables : les modèles d’IA tendent à valider leurs utilisateurs, même lorsque ces derniers proposent des actions nuisibles. L’effet sur le comportement humain est documenté, chiffré, reproductible. Coût pour le contribuable qui veut la lire : zéro.

La même période, McKinsey publie la dernière édition de son « State of AI ». Enquête auprès de 1 993 participants dans 105 pays. Conclusions : 88% des organisations utilisent l’IA dans au moins une fonction, mais seulement 39% déclarent un impact mesurable sur leurs résultats financiers. La corrélation entre usage de l’IA et performance économique ? Un R² de 0,20 soit une relation statistique si faible qu’elle ne permettrait pas de passer la soutenance d’un master en sciences sociales. Ce chiffre figure en note de bas de page. Le rapport, lui, se présente comme référence mondiale. Et se facture en conséquence.

Mais ce n’est pas le seul cas.

En 2017, Roland Berger publie, pour le compte de la Fédération de la Formation Professionnelle, une étude de soixante pages sur la formation professionnelle en France. Diagnostic du système, parcours-types, modèle d’impact économique. Conclusion centrale : augmenter de 1% le taux d’accès à la formation augmente le PIB de 0,33%. Présenté avec des graphiques soignés, des tableaux de segmentation, une architecture de rapport qui inspire confiance.

En note de bas de page encore une précision méthodologique discrète : le R² de la régression est de 0,43. En dessous du seuil de corrélation statistique de 0,8. Ce n’est pas une corrélation. C’est une tendance. Nuance considérable quand on en tire des recommandations de politique publique à plusieurs milliards d’euros.

La même année, France Stratégie : organisme public, chercheurs rémunérés par l’État, publications en accès libre  publie une note de synthèse sur les plans massifs de formation professionnelle. Conclusion : les impacts sur l’insertion durable dans l’emploi sont limités.

Deux productions. Deux méthodes. Deux conclusions opposées sur le même sujet.

L’une a coûté des centaines de milliers d’euros à une fédération professionnelle qui voulait légitimer ses positions dans le débat public. L’autre a coûté le salaire de quelques chercheurs publics qui n’avaient aucun intérêt dans la réponse.

Le chercheur est formé à la transmission. Sa thèse, ses publications, ses cours :  tout l’oblige à rendre son raisonnement accessible, contestable, compréhensible. La vulgarisation n’est pas une concession à la simplicité. C’est une exigence de rigueur : si on ne peut pas expliquer clairement comment on est arrivé à une conclusion, c’est que la conclusion elle-même est fragile.

Le rapport de cabinet fonctionne à l’inverse. Soixante pages de segmentations, de matrices, de graphiques superposés. Un vocabulaire technique qui n’éclaire pas  il sélectionne. Seuls ceux qui maîtrisent le jargon peuvent suivre. Et ceux qui ne le maîtrisent pas signent sans avoir vraiment compris sur quoi repose la recommandation qu’on leur demande d’appliquer.

Ce n’est pas un effet secondaire du modèle. C’est une fonctionnalité.

Et ce mécanisme a une dimension cognitive que la psychologie comportementale documente depuis longtemps.

Quand on soumet un lecteur à cinquante pages de données, de tableaux, de graphiques, de modèles économétriques  avant d’arriver à la conclusion  on ne l’informe pas. On le conditionne. Le cerveau humain associe le volume à la légitimité. La densité à la rigueur. L’effort de lecture à la valeur du contenu.

Arrivé à la page cinquante-huit, le décideur ne remet plus en cause la conclusion. Il a trop investi pour douter. Il a vu trop de chiffres pour penser que le R² de 0,20 glissé en note de bas de page change quoi que ce soit.

C’est exactement ce que l’étude de Science documentait cette semaine sur les IA qui flattent leurs utilisateurs. Une IA qui valide tout ce qu’on lui dit désarme le sens critique. Un rapport de soixante pages qui noie ses limites méthodologiques dans l’appareil graphique fait la même chose. Il ne convainc pas par la force du raisonnement. Il convainc par l’épuisement du lecteur.

Le chercheur vulgarise parce qu’il sait que la clarté est la preuve de la solidité. Le cabinet complexifie parce que la complexité est la condition de l’indispensabilité.

2. La souveraineté intellectuelle : ce que la France a bradé

Il existe un paradoxe français que personne ne nomme clairement.

La France est le pays des Prix Nobel de médecine et d’économie. Le pays de Pasteur, de Curie, de Tirole. Le pays qui a inventé le droit administratif, la planification stratégique d’État, l’inspection générale des finances. Une culture où l’expertise légitime vient de l’intérieur  formée par la République, au service de la République.

Et pourtant.

Le rapport sénatorial de 2022 le documente sans ambiguïté : plus d’un milliard d’euros dépensé par l’État français en prestations de conseil en 2021. Pas un cabinet français parmi les bénéficiaires de premier rang. McKinsey, Chicago. Roland Berger, Munich. BCG, Boston. Bain, Boston. Les recommandations sur la stratégie industrielle française, la réforme de l’État, la formation professionnelle, la gestion de crise sanitaire  produites depuis des bureaux étrangers, par des structures dont l’actionnariat, les intérêts et les réseaux sont ailleurs.

Ce choix a une conséquence directe sur les talents.

Chaque année, les meilleures promotions de Polytechnique, de Normale Sup, de Sciences Po font le même calcul. D’un côté : une carrière dans la recherche publique. Un doctorat à 1 800 euros par mois. Des années de post-doctorat précaire. Des dossiers de financement à soumettre à l’ANR avec un taux de succès inférieur à 20%. De l’autre : un cabinet de conseil. Un salaire d’entrée deux à trois fois supérieur. Un prestige social immédiat. Le choix est souvent rapide.

Ce faisant, une génération de cerveaux formés aux frais de la collectivité migre vers des structures dont le modèle économique repose sur la vente de leur intelligence  à des organisations qui auraient pu les recruter directement, ou financer la recherche qui aurait produit les mêmes conclusions pour cent fois moins cher.

L’État forme. Les cabinets étrangers récoltent. La République paie deux fois.

La France a construit quelque chose de rare dans l’histoire des nations : un ascenseur social fondé sur le mérite républicain. L’école publique gratuite, laïque, ouverte à tous  indépendamment de l’origine, du nom, du capital familial. Le fils d’ouvrier pouvait devenir médecin. La fille d’immigrés pouvait intégrer une grande école. Pas parce que le système était parfait, il ne l’a jamais été  mais parce qu’il posait comme principe que l’intelligence n’a pas de classe sociale.

Cet ascenseur est en panne.

Pas brutalement. Silencieusement. Par accumulation de choix qui, pris séparément, semblent raisonnables  et qui, ensemble, dessinent une nouvelle hiérarchie de la légitimité.

On a progressivement dévalorisé les diplômes universitaires au profit des grandes écoles privées et des MBA internationaux. On a créé un marché de la formation où le signal de qualité n’est plus la rigueur académique mais le prestige de l’institution  et le prix de la scolarité. On a installé l’idée que l’expertise qui compte est celle qui se paie cher, qui se présente en anglais, qui vient de Chicago ou de Munich.

Et pendant ce temps, les universités françaises  qui forment la grande majorité des chercheurs, des médecins, des ingénieurs, des enseignants de ce pays  manquent de moyens, de reconnaissance, de visibilité dans les cercles où se prennent les décisions.

« À force de séparer la pensée de l’action, nous avons des intellectuels assis et des aveugles qui marchent. » Gabrielle Halpern

Le paradoxe est vertigineux : on sous-finance les institutions qui ont permis l’ascenseur social, pendant qu’on surpaie des structures étrangères qui n’ont aucun intérêt dans la mobilité sociale française.

Ce n’est pas un hasard. C’est la conséquence logique d’un système qui a progressivement confondu valeur et prix. Et qui a oublié que certaines des choses les plus précieuses pour une nation :la recherche fondamentale, la formation publique, la transmission du savoir ne se mesurent pas en EBIT.

Épilogue : La question qui reste

On me dira que la comparaison est injuste. Que la recherche académique et le conseil stratégique ne font pas le même travail. Que l’un produit de la connaissance, l’autre de l’opérationnel. Que le chercheur publie, le consultant exécute.

Soit.

Mais regardons ce que les cabinets ont livré. Des plans de restructuration hospitalière dont la Cour des comptes elle-même a noté les résultats « souvent décevants ». Cent seize millions d’euros de missions chez Atos pendant que le groupe était en faillite financière une affaire sur laquelle le Parquet National Financier a ouvert une enquête préliminaire pour corruption privée et abus de bien social en avril 2026. Un R² de 0,20 présenté comme référence mondiale sur l’IA. Un R² de 0,43 pour justifier des recommandations de politique publique sur la formation professionnelle à plusieurs milliards d’euros.

Et regardons ce que la recherche a produit. Des alertes documentées sur la crise des opioïdes aux États-Unis ignorées pendant des années. Des travaux de France Stratégie sur l’inefficacité des plans massifs de formation écartés au profit du rapport commandé. Des études sur les biais cognitifs induits par les outils d’IA publiées cette semaine dans Science, lues par combien de décideurs ?

Le problème n’est pas que les cabinets de conseil existent. Le problème est que nous avons construit un système où leur parole vaut plus que celle des chercheurs  non pas parce qu’elle est plus juste, mais parce qu’elle est mieux packagée, mieux facturée, et délivrée dans des salles où les chercheurs ne sont pas invités.

Et pendant que ce système prospère, l’ascenseur social se grippe. Les doctorants quittent la France. Les universités manquent de moyens. La recherche fondamentale se finance à la marge. Et les milliards continuent de transiter vers des structures dont le siège est à Boston, à Munich, à Chicago.

La France a fait un choix. Elle a externalisé sa pensée stratégique à des structures étrangères sans accountability, pendant qu’elle sous-finançait ceux qui auraient pu la lui fournir  avec plus de rigueur, plus de transparence, et pour une fraction du coût.

Ce n’est pas une question de conseil contre recherche. Ce n’est pas une question de public contre privé. C’est une question de souveraineté intellectuelle. Et la souveraineté intellectuelle ne se sous-traite pas.

Surtout pas à ceux qui ont intérêt à ce qu’on continue de croire qu’on ne peut pas s’en passer.

Claire Martel analyse les mutations silencieuses du pouvoir dans les organisations et les institutions.

Retrouvez ses analyses sur X : @ClaireMartel47