[Un article de The Conversation écrit
Sylvain Poggi – Chercheur en écologie quantitative
et analyse de données, Inrae – Davide Martinetti –
Chercheur en Biostatistique et Processus Spatiaux, Inrae &
Leyli Borner – Ecologue et statisticienne,
Université de Rennes]
C’est un coléoptère au régime varié. Le scarabée japonais peut
s’alimenter sur plus de 400 espèces de plantes hôtes. Ses larves se
nourrissent principalement des racines de graminées, en particulier
celles des gazons, des prairies et surfaces enherbées, tandis que
les adultes attaquent de nombreuses cultures agricoles (vignes,
fruits à noyau, etc.), mais également des espèces ornementales
telles que les rosiers.
Les dégâts potentiels sont considérables : aux États-Unis,
les dégâts sont estimés à plusieurs centaines de millions de
dollars par an, en incluant à la fois les pertes de production
et les coûts de lutte.

Le scarabée japonais est de ce fait sous haute surveillance en
France, où il a été détecté pour la première fois dans le Grand-Est
en juillet 2025. Cette détection a de quoi inquiéter, mais
elle était hélas prévisible : dès mai 2022, un rapport d’expertise collective de
l’Agence nationale de sécurité sanitaire
(Anses) anticipait son introduction comme inéluctable en
France hexagonale.
Une espèce exotique envahissante bien documentée
Originaire du Japon, le scarabée japonais est une espèce
exotique envahissante dont les routes d’invasion sont bien connues
(Figure 1). Accidentellement introduit aux États-Unis en 1916,
il s’y est progressivement installé et s’est disséminé jusqu’au
Canada.
À partir des années 1970, il a colonisé l’archipel des
Açores, puis fut signalé pour la première fois en Europe
continentale près de Milan (Italie) en 2014. Il s’est propagé en
Suisse, dès 2017, et a été intercepté dans d’autres pays
européens : Pays-Bas (2019), Allemagne (2022), Slovénie (2024)
et, en 2025, en France, en Espagne, en Belgique et en Autriche.

Figure 1 : Historique
d’invasion du scarabée japonais. Fourni par l’auteur
Cette invasion a suivi trois étapes classiques : l’entrée,
l’établissement et la dissémination de l’espèce. Dans le cadre
du projet européen IPM-Popillia, nous avons développé
des cartes de risque pour chacune de ces étapes à l’échelle de
l’Europe, afin d’aider les services phytosanitaires et les
décideurs à mettre en place des stratégies de surveillance
efficaces. Voici ce que nous avons appris.
Le scarabée japonais : une invasion à nos portes
Le scarabée japonais se déplace principalement grâce aux
activités humaines : il s’introduit dans de nouvelles régions
par le transport de personnes et de marchandises, ce qui est
caractéristique d’un insecte « auto-stoppeur ».
Nous avons évalué le risque d’introduction dans chaque région
européenne (Figure 2) en analysant les flux de voyageurs et de
marchandises par avion, par train et en camion, à partir du foyer
principal d’invasion (localisé en Italie du Nord et au sud de la
Suisse). Les zones étudiées correspondent aux unités NUTS3, définies par l’Union européenne, qui
correspondent à des zones de la taille d’un département ou d’une
petite province.

Figure 2 : Cartes de
risque d’introduction du scarabée japonais en Europe continentale
depuis le foyer principal d’invasion (en noir) par voie aérienne
(A), ferroviaire (B), routière (C), et par une combinaison de ces
trois modes (indice composite, D). Les couleurs chaudes
correspondent à un risque plus élevé. Adapté de Borner et
al. (2024). Fourni
par l’auteur
Où le scarabée japonais pourrait-il s’établir ?
Une fois introduite, une population de scarabées peut-elle
survivre et se reproduire ? C’est ce que l’on appelle l’étape
d’établissement. Les conditions climatiques, l’usage des sols et
l’environnement local déterminent si ces populations peuvent se
maintenir durablement.
Grâce à des modèles de distribution d’espèces, nous avons relié
les données de présence du scarabée dans les zones colonisées,
issues notamment des plateformes de sciences citoyennes, avec des
informations environnementales géoréférencées.
La carte de risque d’établissement (Figure 3) montre que
les contreforts des Alpes, le nord des Balkans et les rives
orientales de la mer Noire sont très favorables à l’insecte. Le
sud-ouest de la France, la Bretagne, l’Allemagne, l’Autriche, la
Belgique et les Pays-Bas présentent un risque plus modéré.

Figure 3 : Carte de
risque d’établissement du scarabée japonais en Europe continentale.
Les couleurs chaudes correspondent à un risque plus élevé. Adapté
de Borner et
al. (2023). Fourni
par l’auteur
Comment l’espèce continue-t-elle de se propager ?
Les scarabées japonais émergent une fois par an sous les
latitudes tempérées et sont responsables de la progression du front
d’invasion en été via leur vol actif. Ils se
déplacent pour se nourrir, s’accoupler et pondre leurs œufs, qui
poursuivent ensuite leur développement dans le sol tout
l’hiver.
L’interaction entre le cycle de vie de l’insecte et les
conditions locales gouverne la vitesse à laquelle il se propage
dans différentes régions d’Europe (Figure 4).

Figure 4 : Carte de
vitesse locale de propagation du front de colonisation du scarabée
japonais en Europe continentale. Fourni par l’auteur
Des cartes de risque pour mieux prévenir
Nos cartes de risque permettent de visualiser trois aspects
essentiels :
- Risque d’introduction : où l’espèce peut
arriver via les transports humains. - Risque d’établissement : où les conditions
environnementales sont favorables à sa survie et sa
reproduction. - Risque de dispersion active : où l’insecte peut se
déplacer naturellement grâce à son vol.
Considérées séparément, mais plus encore combinées, ces cartes
constituent un outil précieux pour anticiper et limiter la
progression du scarabée japonais. Elles aident à définir des zones
prioritaires pour la surveillance, à coordonner les actions
transfrontalières et à adapter les mesures de confinement selon la
vitesse de propagation locale.
La surveillance des espèces exotiques
envahissantes : un enjeu crucial
Les invasions biologiques sont en forte croissance depuis deux
siècles, et la tendance devrait se poursuivre avec
l’intensification du commerce, des transports et du changement
climatique. Entre 1980 et 2019, les dommages liés aux invasions se
sont élevés à 1 208 milliards de dollars (plus de
1 049 milliards d’euros) à l’échelle mondiale, avec une
augmentation de 702 % des pertes déclarées entre 1980-1999 et
2000-2019.
Dans ce contexte, il est donc crucial d’améliorer la prévention,
la surveillance et la réponse rapide afin de stabiliser, voire de
réduire à terme, le nombre de nouvelles invasions. Nos cartes de
risque viennent compléter les outils existants pour optimiser les
stratégies de surveillance permettant d’activer les mesures
appropriées pour lutter contre les espèces exotiques
envahissantes.
En pratique, toute observation d’un scarabée japonais doit être
signalée à votre Direction régionale de l’alimentation, de
l’agriculture et de la forêt (Draaf), en précisant le lieu de
l’observation.![]()