Comment l’Union a laissé la Hongrie devenir « illibérale »

Poursuivant depuis seize ans son agenda « illibéral », antinomique avec les valeurs européennes, le dirigeant national-conservateur était devenu une véritable force d’obstruction, usant et abusant de son droit de véto, notamment pour entraver le soutien européen à l’Ukraine. L’homme fort de Budapest était par ailleurs perçu, non sans raison, comme le cheval de Troie tant du président russe Vladimir Poutine que de l’Américain Donald Trump, l’un et l’autre hostiles à l’UE. Comme il l’avait fait pendant sa campagne électorale, Peter Magyar a réaffirmé que la place son pays « était, est et sera en Europe » et dit son intention d’apaiser les relations avec l’Union et de refaire de la Hongrie un partenaire constructif.

La liste des contentieux à régler est longue, toutefois, et tous ne se régleront pas en un tournemain. État des lieux.

1. Le Prêt à l’Ukraine et les sanctions contre la Russie

Ce sont les dossiers les plus urgents pour lesquels la coopération de la Hongrie est vivement attendue. Revenant sur l’engagement pris lors du sommet européen de décembre, Viktor Orbán avait décidé de bloquer le prêt européen de 90 milliards d’euros destinés à l’Ukraine, en raison d’un « conflit énergétique » avec Kiev relatif à la réparation de l’oléoduc Droujba, qui achemine le pétrole russe en Hongrie. Il est également attendu que Budapest donne son feu vert au 20e paquet de sanctions contre la Russie.

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Même si, comme durant sa campagne, Péter Magyar voudra se garder d’apparaître comme étant aux ordres de l’UE, ses partenaires attendent de lui un signe de bonne volonté sur ces deux sujets, dès qu’il entrera en fonction début mai.

2. Le processus d’adhésion à l’Ukraine

Adversaire résolu de l’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne, Viktor Orbán n’avait pas osé s’opposer à ce qu’elle obtienne le statut de pays candidat. Mais depuis, le chef du gouvernement hongrois a mis son véto à l’ouverture des négociations avec Kiev – prenant, au passage, la Moldavie, également candidate en otage.

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Péter Magyar lui, ne s’oppose pas frontalement à l’entrée de l’Ukraine dans l’UE, mais a rappelé lundi que son parti, Tisza, est contre une procédure d’adhésion accélérée – le souhait du président ukrainien Zelensky. « Il s’agit d’un pays en guerre, il est totalement exclu que l’Union européenne admette un pays en guerre », a défendu le futur Premier ministre. L’admission de l’Ukraine serait soumise à référendum, souligne-t-il encore. « Mais je ne pense pas que cela se produira dans un avenir proche, ni dans les dix prochaines années ».

« C’est politiquement très intelligent. Personne ne pense que l’Ukraine peut rentrer dans l’Union européenne en 2030 ou en 2035. Il ne ferme pas la porte, il dit que ce n’est pas le problème de l’heure. Le Premier ministre belge Bart De Wever ne doit pas être loin de penser la même chose. Lever le véto hongrois ne lui coûte pas cher » pointe Jean-Michel De Waele, professeur de sciences politiques à l’Université libre de Bruxelles, spécialiste des pays d’Europe centrale et orientale.

À voir encore : comment l’élection de M. Magyar contribuera à pacifier les relations entre Budapest et Kiev, particulièrement délétères durant la fin de l’ère Orban.

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Après le début de la guerre d’invasion lancée en février 2022 par la Russie contre l’Ukraine, le régime hongrois a continué à entretenir des relations ambiguës avec Moscou – tout en approuvant, jusqu’au 19e, les paquets de sanctions contre la Russie. Au fil du temps, les liens entre Budapest et le Kremlin ont suscité de plus en plus d’interrogations, puis l’agacement quand Viktor Orbán s’est rendu à Moscou pour négocier avec Vladimir Poutine, sans aucun mandat européen, et enfin la franche indignation, quand il est apparu que le chef de la diplomatie hongroise Peter Szijjarto rendait compte à son homologue russe Sergueï Lavrov du contenu des discussions européennes.

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Il ne faut pas s’attendre à ce que Péter Magyar adopte une attitude hostile envers la Russie, en raison de la dépendance de son pays « enclavé » sur le plan énergétique, vis-à-vis du gaz et du pétrole russe. « Péter Magyar a toujours rappelé que la géographie ne changeait pas et que la Hongrie était toujours dépendante du pétrole russe. Il va sans doute essayer de trouver une voie médiane, peut-être en promettant à l’Union européenne de se désengager petit à petit de cette dépendance lentement mais, sûrement. Lui, ce qui l’intéresse évidemment, c’est de changer l’image de la Hongrie, de retrouver l’accès aux fonds européens », rappelle M. De Waele.

4. Le dégel des fonds européens

La dérive autocratique du régime Orban a en effet coûté cher à la Hongrie, actuellement privée d’environ 35 milliards d’euros de fonds européens, suspendus en raison des manquements au regard de l’état de droit et de la lutte contre la corruption. Le montant comprend 18 milliards du budget européen et du fond de relance post-Covid destinés à la Hongrie, bloqués depuis 2022 et 17 milliards du programme de prêt Safe pour le réarmement. Pour les quelque 10 milliards d’euros du plan de relance, le temps presse : ceux-ci doivent être versés avant la fin de l’année sous peine d’être définitivement perdus par Budapest.

Oui mais : il faut pour cela que la Hongrie atteigne vingt-sept « jalons » d’ici l’automne, pour que le versement des fonds post-Covid puissent être approuvé dans le temps. « C’est impossible », souligne l’eurodéputé vert allemand Daniel Freund, qui suit ce dossier de très près. « Ces fonds ont été bloqués à cause de la corruption, à cause du vol de milliards et de milliards de fonds européens par les proches, les alliés d’Orban. Le prochain changement du gouvernement ne change pas cette situation. On peut libérer les fonds quand les conditions sont remplies, il y a un système d’anticorruption qui fonctionne, il y a un État de droit qui fonctionne, il y a une justice indépendante qui fonctionne, toutes choses qu’aujourd’hui n’existent pas en Hongrie », insiste M. Freund.

Il semblerait cependant que la Commission européenne soit encline à agir comme elle l’avait fait en mai 2024 en débloquant 137 milliards de fonds pour la Pologne en février 2024 peu après l’entrée en fonction du gouvernement pro-européen de Donald Tusk, avant que celui-ci n’ait eu le temps de réparer les attaques contre l’état de droit commises par le précédent exécutif. « Nous pouvons déjà voir que [Péter Magyar] est clairement engagé sur un chemin européen », a plaidé la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, indiquant qu’un contact serait rapidement pris avec le nouveau pouvoir. « Les Hongrois méritent ses fonds ».

« Magyar va devoir reconstruire brique par brique l’état de droit, beaucoup plus défait encore en Hongrie qu’il ne l’était en Pologne. Il faut lui laisser du temps parce qu’évidemment, faire sortir le dentifrice du tube, c’est facile, le faire renter c’est difficile, reconstruire démocratiquement l’état de droit, c’est extrêmement compliqué », défend Jean-Michel De Waele. « Ce qui importe, c’est de voir si le processus va dans le bon sens. Mais ce serait une erreur politique grave de ne pas soutenir Peter Magyar ».

Daniel Freund estime, lui, qu’il est possible de libérer les fonds Safe « pour envoyer un signal » mais juge pour d’autres fonds, « préférable de procéder par étapes plutôt que d’arrêter toutes les procédures complètement dès le début, même s’il n’y a encore rien vraiment changé ».

5. La fin de la procédure article 7 ?

De la même manière l’eurodéputé allemand estime qu’il serait prématuré de mettre un terme à la procédure de l’article 7 du traité de l’Union ouverte contre la Hongrie depuis 2018 pour manquements répétés à l’état de droit, et qui pourrait aboutir, en théorie, à la privation du droit de vote d’un État membre en défaut. « Il y a encore énormément de lacunes concernant la liberté de la presse, l’état de droit, la corruption, la démocratie… Réparer tout ça va prendre du temps. Maintenir la procédure serait un geste politique, symbolique », selon M. Freund. Jean-Michel De Waele pense, lui qu’il sera temps de la fermer, sans attendre un retour complet à la normale, par ailleurs difficile à décréter également pour des raisons symboliques.

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Quoi qu’il en soit, l’Union semble avoir retenu l’amère leçon donnée par Viktor Orbán qui use et abuse de son droit de véto depuis 2018. « Nous devons tirer les enseignements au sein de l’Union européenne, par exemple en passant à la majorité qualifiée en politique étrangère. C’est un moyen important pour éviter des blocages systématiques, tels que nous les avons vus par le passé. Nous devons saisir ce moment pour avancer à ce sujet », juge Ursula von der Leyen. La proposition ne fera pas… l’unanimité, mais le départ de M. Orban ouvre une fenêtre de tir, avant les élections françaises et polonaises de 2027.