Dans le tourbillon de l’industrie musicale actuelle, Dick Annegarn fait figure d’anomalie précieuse. À 73 ans, celui qui nous a offert l’immortel Bruxelles ou le fantasque Bébé Éléphant, ou des albums tels que Citoyen, Une ombre, Ubu ou Sacré Géranium n’a rien perdu de sa superbe ni de son mordant. Ne lui parlez pas de « tournée », un mot inapproprié selon lui à la vingtaine de dates que cet artiste-artisan fera cette année, comme il nous l’a confié au téléphone. Dick, lui, voyage. Il randonne. Il habite l’espace avant de l’occuper. C’est ainsi que naissent ses chansons, comme son titre Puy-de-Dôme, écrit sur les sentiers.
Un jardin partagé sur scène
Le spectacle qu’il propose aujourd’hui fleure donc un certain parfum agricole. Mais attention, chez Annegarn, la métaphore est toujours présente. S’il chante la nature, c’est pour mieux parler des hommes. Ainsi Soldat, l’une de ses compositions « philosophiques » : il y joue sur l’ambiguïté entre le militaire et la soldanelle, cette fleur des montagnes. « C’est un jeu de mots autour des fleurs et des hommes qui font la guerre. Entre les deux, j’ai choisi les fleurs ».

« Je vis dans un poème chinois » aime à dire Dick Annegarn à propos des paysages gascons chaque jour traversés par des lumières différentes.
Thierry RAJIC
Pour ancrer ces « chansons agricoles » dans la réalité, l’artiste propose au public une expérience immersive : transformer la salle de spectacle en jardin partagé.
Le concept ? Chaque spectateur est invité à apporter une plante pour décorer la scène. « Une salle avec seulement des lumières, c’est trop froid. La présence végétale me permet de chanter dans un environnement plaisant. On les accroche au plafond, on les dispose sur le plateau… »
Le militant du verbe contre les « rebellocrates »
Ancien étudiant en agronomie à Louvain, installé depuis longtemps en Gascogne, Dick Annegarn est un homme de racines qui refuse pourtant de se laisser enfermer.
S’il n’a pas le droit de vote en France – il conserve sa nationalité néerlandaise – celui qui a créé un festival du verbe revendique un engagement plus profond : celui du mot. « Je m’engage poétiquement. J’espère, par les mots, remuer les consciences. »
Il y a chez lui une méfiance viscérale envers l’institution. Depuis 1978, il fustige le risque pour le troubadour de se compromettre avec le pouvoir, de devenir un « ménestrel » au service d’un ministère. Il se souvient avec une pointe d’ironie de l’époque où les maisons de disques voulaient lui offrir une boucle d’oreille pour qu’il ressemble à Renaud, pour qu’il entre dans la case du « rebelle de service ». « C’est ce que j’appelais les rebellocrates, ceux qui se vantaient de ne pas passer à la radio ou de défendre la cause ouvrière pour acquérir une forme de noblesse ! » Lui préfère la liberté radicale de Montaigne, de Rimbaud ou de François Villon.

Jusqu’à son patronyme, le chanteur était prédestiné à un style de vie bucolique, Annegarn signifiant : « Anne dans le jardin ».
Thierry RAJIC
La guitare verte et la lumière de Van Gogh
Sur scène, le public découvrira sa nouvelle compagne : une guitare d’un vert profond, presque magnétique. Un choix esthétique pas vraiment anodin : « Nous avons pipé le vert d’un des autoportraits de Van Gogh avec mon luthier », explique-t-il.
Pour Annegarn, Vincent Van Gogh est un cousin d’âme. Né dans les mêmes plaines hollandaises que sa propre mère, le peintre est descendu chercher la lumière en Provence, tout comme Dick a cherché la sienne dans la langue française et les terroirs d’Occitanie. « Je ne suis pas croyant, mais je suis sensible à l’esprit et à la lumière. Van Gogh peignait les paysans… Il mettait de la dignité dans la simplicité. »
Cette simplicité, c’est le cœur du réacteur Annegarn. Il se revendique « amateur », au sens étymologique : celui qui aime. « Je préfère la notion d’amateur à celle de professionnel. Je cherche dans mes rêves, je me réveille avec un parfum, une idée. Je ne prends pas mon dictionnaire des rimes à 9 h du matin pour faire ma promo à 14 h. Et ma guitare est une troisième main. »
Il commence d’ailleurs ses concerts par quelques notes de flûte, dont il joue avec une imperfection assumée, pour rappeler que l’art est d’abord une affaire de partage et d’émotion, loin de la performance technique désincarnée.
Une transmission orale
Président bénévole du Festival du Verbe depuis 23 ans, Dick Annegarn se voit comme un passeur d’ « oraliture ». Sa nourriture ? Des anthologies comme celle des chants populaires français de Joseph Canteloube. « La langue française est un jardin avec des fleurs qui fanent et d’autres qui grimpent. » En quittant la scène de Carros, les spectateurs repartiront certes avec leurs plantes sous le bras. Mais aussi avec quelques mélodies et phrases tenaces. Car les chansons du jardinier Annegarn, dont les pousses musicales ont été bouturées par Bashung, Souchon, M ou Nolwenn Leroy, résistent autant que « les géraniums » qu’il affectionne tant.
Forum Jacques Prévert. Salle Juliette Gréco. Vendredi 24 avril à 20 h. Tarifs : 22 à 27 euros. Rens. 04.93.08.76.07. www.ville-carros.fr/