Le vendredi 13 avril 2029, un astéroïde de près de 375 mètres de diamètre va frôler la Terre à une distance que la plupart des gens ont du mal à concevoir. Apophis passera à 38 000 kilomètres du centre de la Terre, soit 32 000 kilomètres de sa surface, dix fois plus proche que la Lune, et plus proche que les satellites géostationnaires qui orbitent à 36 000 kilomètres d’altitude. Pour se représenter l’échelle : vos GPS tournent à 20 000 km d’altitude. Apophis passera entre eux et nous. Et cette fois, l’Europe a décidé de ne pas regarder depuis le sol.
À retenir
- Un astéroïde géant frôlera la Terre plus près que jamais — mais pourquoi cette date précise fait-elle trembler les agences spatiales ?
- La Terre elle-même va transformer l’astéroïde durant son passage : des forces invisibles vont le tordre et le déformer en temps réel
- Pour la première fois, l’Europe devance la NASA et le Japon pour observer l’événement : une victoire géopolitique cachée dans les étoiles
Sommaire
- Un rendez-vous cosmique écrit depuis 2004
- Ramses : l’Europe décide d’escorter l’astéroïde
- L’expérience que la nature va mener à notre place
- Un avantage stratégique sur la NASA
Un rendez-vous cosmique écrit depuis 2004
L’histoire d’Apophis commence comme un film catastrophe. Juste après sa découverte en 2004 par des chercheurs de l’université d’Hawaii, les astronomes avaient calculé qu’il avait 1 chance sur 37 (soit 2,7 %) de frapper la Terre en 2029. Il s’agissait de « la plus haute probabilité de collision jamais estimée pour un astéroïde », ce qui lui valut le nom d’Apophis, dieu égyptien du chaos et de la destruction. Le genre de détail qui ne rassure personne.
Des observations radar en mars 2021 ont finalement confirmé qu’Apophis n’a aucune chance d’impacter la Terre dans les 100 prochaines années. Mais la menace écartée n’a pas éteint l’intérêt scientifique, bien au contraire. Un astéroïde aussi grand passant aussi près ne se produit qu’une fois tous les 800 ans en moyenne. Autant dire que rater l’observation serait un luxe que l’humanité ne peut pas se permettre.
Avec ses 330 mètres de diamètre, Apophis est un objet massif, comparable à la hauteur de la tour Eiffel, avec une masse estimée entre 40 et 50 millions de tonnes, se déplaçant à environ 12 km/s. L’impacteur de Toungouska, qui avait rasé 80 millions d’arbres de la forêt sibérienne, était environ quatre fois plus petit, à 100 mètres de diamètre. La comparaison donne le vertige.
Ramses : l’Europe décide d’escorter l’astéroïde
La décision de s’engager pleinement dans la mission a été prise lors du Conseil ministériel de l’ESA en novembre 2025. Puis les choses ont avancé vite. Le 10 février 2026, à l’ESTEC, l’ESA a signé un contrat de 81,2 millions d’euros avec OHB Italia pour lancer la phase de construction, d’assemblage et de test de la mission Ramses. La machine est lancée.
Ramses doit partir en avril 2028 pour permettre une arrivée auprès d’Apophis en février 2029, deux mois avant le passage au plus près. Le cubesat embarquant un radar sera déployé en mars 2029, et la sonde restera à proximité de l’astéroïde jusqu’en août 2029, l’accompagnant ainsi pendant au moins six mois. C’est précisément cet « avant » qui change tout : observer Apophis pendant qu’il traverse l’influence gravitationnelle de la Terre, pas seulement après.
À son arrivée, Ramses déploiera deux CubeSats. L’un d’eux, baptisé Don Quijote et construit par la société espagnole Emxys, est conçu pour se poser sur la surface d’Apophis. L’autre combinera un analyseur de poussière avec un radar basse fréquence qui permettra d’investiguer la structure interne de l’astéroïde. Une architecture ambitieuse pour une fenêtre de tir que personne n’a voulu rater.
L’expérience que la nature va mener à notre place
Ce qui rend ce passage unique, c’est que la Terre ne sera pas un simple spectateur passif. Des couples de marée significatifs seront exercés sur le corps d’Apophis, avec des conséquences pouvant inclure des modifications de son état de rotation et de sa structure interne, des ondes sismiques mesurables et des perturbations de surface en temps réel. : la Terre va littéralement tordre, comprimer et déformer l’astéroïde pendant son passage.
Dans un scénario où Apophis aurait une faible densité, environ 90 % des roches détachées à sa surface seraient arrachées à l’approche de la Terre, et l’approche pourrait produire quelques glissements de terrain à sa surface. Le fait d’avoir Ramses sur place à l’avance fournira une vue détaillée « avant et après » de la façon dont Apophis aura été altéré par sa rencontre rapprochée.
Patrick Michel, directeur de recherche au CNRS et scientifique principal de la mission, résume l’enjeu avec une formule que les chercheurs répètent depuis des mois : « Jusqu’à présent, nous avons dû voyager loin dans le Système solaire pour étudier les astéroïdes. Pour la première fois, la nature en amène un jusqu’à nous et mène l’expérience elle-même. Tout ce que nous avons à faire, c’est observer Apophis réagir à des forces externes intenses. »
Un avantage stratégique sur la NASA
La NASA ne restera pas les bras croisés. Elle a redirigé son vaisseau OSIRIS-REx, qui avait rapporté des échantillons de l’astéroïde Bennu en 2023, vers Apophis. Renommé OSIRIS-APEX, ce vaisseau arrivera auprès d’Apophis environ un mois après le passage au plus près de la Terre. Résultat : il arrivera trop tard pour observer l’événement en direct.
L’Europe et le Japon seront les seuls à observer l’événement en temps réel. Dans ce domaine, le timing est décisif, et pour une fois l’Europe se retrouve en première ligne. Ramses décollera depuis le centre spatial de Tanegashima sur une fusée japonaise H3, en même temps qu’une autre sonde de la JAXA, DESTINY+. Cela permettra à DESTINY+ d’effectuer un survol d’Apophis avant l’arrivée de Ramses, prenant les premières images spatiales de l’astéroïde en guise de reconnaissance.
La combinaison des observations de la mission européenne, qui obtiendra une perspective complète avant et après, avec celles de la NASA, permettra aux communautés scientifiques et de défense planétaire d’étudier en détail les changements subis par l’astéroïde. Deux sondes, deux angles d’approche, un seul astéroïde. Observer comment Apophis réagit aux forces de marée terrestres, définir sa densité et sa structure interne permettront de déterminer la puissance nécessaire pour percuter et dévier efficacement ce type d’objet. Même si Apophis n’est plus une menace, cette mission servira d’entraînement grandeur nature pour de futurs objets célestes potentiellement plus dangereux.
Ce que peu de médias soulignent : si Ramses est un succès, l’Europe aura prouvé qu’elle peut lancer rapidement une mission de reconnaissance vers un astéroïde en approche, en seulement quatre ans au lieu des quinze ans habituellement nécessaires. Un astéroïde de cette taille passant aussi près de notre planète, cela ne se produit qu’environ une fois tous les 7 000 ans. La prochaine fois, on n’aura peut-être pas le luxe d’un préavis de trois ans, ni la certitude que la trajectoire est sans danger.
Sources : media24.fr | tameteo.com