Contrairement à une idée largement répandue, les jeunes n’ont pas abandonné la lecture, mais leur rapport au livre s’est profondément transformé. Plus fragmenté, plus influencé, il se construit désormais dans un environnement saturé d’écrans, où le livre doit trouver sa place parmi une multitude de sollicitations. Les chiffres confirment cette évolution.

Un peu plus d’un jeune sur deux se dit lecteur régulier, mais la pratique se fait moins intensive, tandis que le temps passé devant les écrans atteint en moyenne cinq heures par jour, contre à peine une demi-heure consacrée à la lecture papier. Dans les rayons du Hall du Livre, cette mutation se lit au quotidien. « On sent que le plaisir est toujours là, mais qu’il passe par d’autres chemins : les jeunes testent davantage, ils papillonnent, ils sont beaucoup moins fidèles qu’avant », observe Astrid Canada, la directrice de la librairie nancéienne. « Et aujourd’hui, un coup de cœur de libraire fonctionne beaucoup plus rarement qu’avant » poursuit Éric, responsable des rayons BD, mangas et young adult.

Des lectures sous influence

Impossible de comprendre ces nouvelles pratiques sans évoquer TikTok. Avec #BookTok, la plateforme est devenue un prescripteur majeur. Les jeunes découvrent les livres en vidéo, au fil de contenus courts, émotionnels, souvent viraux.

« En romantasy, on voit une influence totale des réseaux : les jeunes arrivent avec des titres vus sur TikTok, et il y a aussi toute une dimension esthétique, avec des livres qu’on achète parce qu’ils sont beaux. On a aussi de plus en plus de clients qui arrivent avec des listes générées par ChatGPT, ce qui donne parfois des propositions assez surprenantes, voire complètement loufoques », souligne Éric.

Dans ce contexte, certains genres dominent, comme la romantasy ou la dark romance, très populaires chez les adolescents. Mais au-delà des contenus, c’est aussi l’objet livre qui attire. « Il y a un vrai attrait pour les belles éditions, les livres qu’on a envie de garder, de collectionner », explique Julie, du rayon BD et jeunes adultes. « On le voit avec la version collector d’Hunger Games 4 et sa tranche violette pailletée : ce sont des livres qui séduisent immédiatement. »

« Les jeunes arrivent avec des titres vus sur TikTok, et il y a aussi toute une dimension esthétique, avec des livres qu’on achète parce qu’ils sont beaux. »

Éric, responsable des rayons BD, mangas et young adult au Hall du Livre.

Parallèlement, d’autres formes de lecture trouvent leur public. « Il y a un vrai public pour les BD avec une thématique sociétale : témoignages, enquêtes sur des sujets de société, féminisme… Ce sont des titres qui fonctionnent très bien, et qui montrent que les jeunes lecteurs cherchent aussi du sens », souligne Éric. 

Les libraires continuent aussi de défendre des textes plus sensibles. « Je pleure encore la beauté du monde de Charlotte McConaghy, c’est un roman qu’on conseille souvent : il parle à des jeunes engagés, à la fois sur l’écologie et les violences faites aux femmes, et il laisse une vraie trace », explique Joanna, responsable du rayon 17-24 ans.

Mais derrière ces dynamiques, un ralentissement se fait sentir. « Depuis l’an dernier, les ventes baissent nettement sur ces rayons », constate Éric, évoquant notamment la baisse du Pass Culture, qui a fait entrer dans les librairies des jeunes qui ne seraient jamais venus sans cette enveloppe à dépenser.

Alors que ces mutations s’accélèrent, le Centre national du livre présentera le 14 avril prochain les conclusions de sa nouvelle étude sur les jeunes et la lecture. Objectif : mesurer précisément les pratiques actuelles, identifier ce qui incite encore à lire, mais aussi comprendre ce qui en éloigne. Avec en filigrane, une question centrale : quels leviers activer pour donner – ou redonner – à cette génération le goût durable de la lecture, dans un univers saturé d’écrans et de sollicitations permanentes.

Tous les articles de notre dossier « Il faut lire ! Un bien essentiel en Lorraine » sont à retrouver ici.