Il y a un désaccord profond entre la France et l’Allemagne quant à la stratégie à adopter pour résister au déferlement des produits chinois. La France (voir par exemple le rapport du Haut-commissariat à la stratégie et au plan « L’industrie européenne face au rouleau compresseur chinois » du 9 février 2026) prône la mise en place soit de droits de douane importants (30 %) frappant les importations en provenance de Chine soit d’une dépréciation forte de l’euro. Mais l’Allemagne préfère une stratégie de maintien du libre-échange avec la Chine avec un effort pour améliorer la compétitivité et la productivité de l’industrie.

Le problème de départ est que les coûts de production sont plus bas en Chine qu’en Allemagne ou en France et que la qualité des produits chinois est au moins équivalente à celle des produits allemands ou français. Le rapport du Haut-commissariat à la stratégie et au plan évalue à 30 % ou même à 40 % l’avantage en termes de coûts de production de la Chine sur la France ou l’Allemagne.

Cet avantage résulte de plusieurs facteurs : des salaires plus bas en Chine (en 2024, le salaire horaire moyen est de 44 euros en Allemagne et en France, de 7 euros en Chine) ; une exigence faible de rentabilité du capital des entreprises chinoises ; des subventions publiques importantes ; un prix de l’énergie plus bas en Chine qu’en Europe. Par ailleurs, la qualité des biens produits en Chine est comparable, ou même supérieure, à celle des biens produits en Allemagne ou en France.

Un effort en R&D

Cette hausse du niveau de gamme des produits chinois vient d’un important effort en recherche-développement (les dépenses dans ce domaine atteignaient en Chine 723 milliards de dollars en 2023, en parité de pouvoir d’achat, contre 410 milliards de dollars dans l’Union européenne) et de l’excellence du niveau d’éducation scientifique, technologique, en ingénierie et mathématiques des jeunes Chinois – le pays se situe à la 2e place mondiale dans ces matières, la France et l’Allemagne sont au-delà du 25e rang.

En conséquence de cet avantage en termes de coûts de production et de qualité des produits, la part de la Chine dans la production manufacturière mondiale a beaucoup augmenté : de 10 % en 2005 à 22 % en 2010 et 35 % aujourd’hui ; le niveau de la production manufacturière de l’Allemagne a en conséquence beaucoup reculé : de 17 % entre son point haut du début de 2017 à aujourd’hui. Les exportations de l’Allemagne vers la Chine (82 milliards d’euros en 2025) ont reculé de 9,3 %, les importations de l’Allemagne depuis la Chine (171 milliards d’euros) ont progressé de 9 %, ce qui conduit à un déficit commercial de 89 milliards d’euros de l’Allemagne vis à vis de la Chine, alors qu’en 2015 ce déficit n’était que de 20 milliards d’euros.

Cette situation condamne la stratégie de l’Allemagne à l’échec. Aucun effort d’investissement dans les infrastructures ou de stimulation de la productivité ne peut compenser un avantage en terme de coûts de production de 30 % avec une qualité de produits chinois au moins égale à celle des produits européens. Ceci est d’autant plus vrai que la Chine continue à monter en gamme et à se moderniser, comme le montre la forte progression de la productivité par tête (6 % sur un an en 2025).

Transit par des pays tiers

Evidemment, la stratégie proposée par la France pose aussi des problèmes : la Chine peut contourner des droits de douane mis sur ses exportations vers l’Europe en les faisant transiter par des pays d’Asie du Sud-Est, comme elle le fait avec les Etats-Unis (les exportations de la Chine vers l’Inde et la Malaisie ont progressé en deux ans de 13 %, celles vers l’Indonésie, la Thaïlande et le Vietnam de 30 %, toujours en deux ans, et 40 % de ces exportations sont réexportées).

Il faudrait que l’Europe parvienne à se protéger aussi des produits chinois qui ont ainsi transité par des pays tiers. Enfin, une dépréciation de change ne se décrète pas ; une baisse des taux d’intérêt de la BCE conduirait à une très faible dépréciation du change, loin de celle qui rétablirait la compétitivité-prix de l’Europe vis-à-vis de la Chine.