Une arête noire et luisante, presque immobile, saillant au-dessus de la ligne d’eau, telle la silhouette d’un sous-marin remontant à la surface. Cette image singulière fait partie du quotidien des Allemands depuis le 23 mars 2026, date à laquelle une jeune baleine à bosse a été découverte échouée sur un banc de sable au large d’une plage de la baie de Lübeck, sur les rives de la mer Baltique, dans le nord de l’Allemagne. D’elle, on n’aperçoit donc que cette ligne émergée: son dos, sa bosse et ses jets d’eau réguliers.
Pendant quatre jours, sous l’œil des caméras, des équipes de sauveteurs, parmi lesquels des activistes des ONG Sea Shepherd et Greenpeace, ont fait leur possible pour lui rendre sa liberté. Ce n’est qu’au terme d’une spectaculaire opération que le cétacé a finalement pu repartir: une tranchée sous-marine a été creusée au ras de l’animal à l’aide d’une pelleteuse flottante, tandis qu’un plongeur surnommé dans la presse allemande «l’homme qui murmurait à l’oreille des baleines», le très médiatique biologiste Robert Marc Lehmann, faisait de son mieux pour l’apaiser et le motiver.
Abonnez-vous gratuitement à la newsletter de Slate !Les articles sont sélectionnés pour vous, en fonction de vos centres d’intérêt, tous les jours dans votre boîte mail.
Mais à peine libérée, au lieu de prendre le large et de retrouver le chemin de l’océan Atlantique, où elle devrait se trouver à cette période de l’année, la baleine, fatiguée et désorientée, s’est enfoncée plus encore vers le continent, s’est à nouveau échouée puis relibérée, avant de s’enfoncer le 31 mars dernier sur un énième banc de sable dans l’étroite baie de l’île de Poel, située en face de la ville de Wismar (dans le Land de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale) et dont la forme évoque un fortune cookie chinois.
Cela faisait déjà plusieurs semaines que la jeune baleine errait dans la zone, un immense lambeau de filet de pêche coincé dans sa gueule. Des activistes de Sea Shepherd lui étaient venus en aide, parvenant à tailler une grosse partie du filet. On suppose qu’elle s’est égarée dans cette mer intérieure qui n’est pas son habitat naturel en pourchassant des bancs de harengs. L’animal est mal en point: des blessures causées par des filets de pêche et la turbine d’un bateau ont laissé des marques profondes sur son corps, qui est de plus atteint d’une sévère maladie de peau vraisemblablement provoquée par l’eau peu salée de la mer Baltique. Des mouettes viennent régulièrement se poser sur son dos et entaillent ses pustules à coups de bec.
«Cruauté envers les animaux»
Le spectacle sordide de ce majestueux animal marin long d’une douzaine de mètres et échoué devant ses côtes tient l’Allemagne en haleine. Surtout depuis que les responsables locaux ont décidé de la laisser mourir. Estimant que le cétacé était trop faible pour retrouver le chemin de l’Atlantique et qu’une nouvelle opération de sauvetage s’apparenterait à de la «cruauté envers les animaux», le ministre de l’Environnement du Land de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, le social-démocrate Till Backhaus, a pris la décision, le 2 avril, de cesser toute opération de sauvetage. «Nous avons tout mis en œuvre pour lui donner sa chance. C’est une tragédie sans précédent. Mais c’est lui qui l’a choisie», a-t-il déclaré dans la presse.
Cette vue aérienne prise le 24 mars 2026 et diffusée par la section allemande de l’ONG Sea Shepherd montre une baleine à bosse échouée au large des côtes de la mer Baltique, à Timmendorfer Strand (Schleswig-Holstein), près de Lübeck, dans le nord de l’Allemagne. | Sea Shepherd Deutschland / AFP
Un rapport d’expertise du Land local, publié quelques jours plus tard, le 7 avril, a scellé le sort du cétacé: «Étant donné que les chances de survie de l’animal en cas de sauvetage sont très faibles […] et qu’un tel sauvetage comporte un risque élevé de blessures, il convient de renoncer à un sauvetage de l’animal. Compte tenu du stress extrême que l’animal a subi ces dernières semaines en raison de ses échouages répétés et des opérations de sauvetage, y compris celles ayant pour but de le libérer des filets et des cordages, il convient, au vu de son état actuel, de le laisser tranquille et de ne pas le déranger.» Le quotidien allemand Bild, tabloïd jamais avare de formules dramatiques, s’est empressé d’écrire que «la Baltique sera[it] la tombe» de la pauvre baleine.
Chaque matin, la même question: la baleine est-elle toujours en vie?
Le cétacé n’a pas été abandonné pour autant. Afin de le laisser mourir «dans le calme et la dignité», comme l’a requis le ministre, un périmètre de sécurité de 500 mètres a été mis en place autour de lui pour repousser les personnes curieuses et celles qui s’indignent de la situation, de plus en plus nombreuses. Des policiers patrouillent sur l’eau et les rives de l’île de Poel, le survol des drones est interdit. Des bénévoles arrosent jour et nuit la partie émergée de l’animal marin pour apaiser ses souffrances.
Le 16 avril 2026, des sauveteurs tentent de secourir une baleine à bosse échouée en l’arrosant et en la couvrant de serviettes humides, au large des côtes de la mer Baltique, près de l’île de Poel et de Wismar (Mecklembourg-Poméranie-Occidentale), dans le nord de l’Allemagne. | Danny Gohlke / AFP
Ces quinze derniers jours, c’est l’Allemagne tout entière qui a assisté en direct à cette agonie programmée. Avec chaque matin, la même question: la baleine est-elle toujours en vie? Le média News5 propose un direct de la baleine échouée depuis vingt-six jours, suivi par des dizaines de milliers de personnes sur YouTube. De nombreux quotidiens régionaux proposent un fil info dédié au cétacé. Ambiance: «La baleine a “pleuré” toute la nuit»; «La baleine ne bouge quasiment plus»; «Plus de jet d’eau: personne ne sait si la baleine est encore en vie»; «La baleine a donné des coups de queue»; «S’agit-il des ultimes mouvements de la baleine?»; «Elle a de l’eau dans les poumons»…
En parallèle, la presse allemande publie jour après jour, jusqu’à saturation, des articles sur les diverses façons d’euthanasier l’animal et les risques encourus, après que les autorités ont formellement écarté cette option, de crainte de lui infliger d’inutiles souffrances. Une experte va même jusqu’à déclarer que «la méthode la plus radicale et efficiente serait, selon elle, de placer une charge explosive sous sa tête et de la faire exploser», tandis qu’un professionnel du biogazole décrit avec force détails comment il va transporter le cadavre de la bête et le transformer en carburant «vert». Alors qu’un journaliste explique comment les experts détermineront si le cétacé est mort… Un festival d’inhumanité.
Pas un jour ne passe non plus sans que de nouvelles opérations de sauvetage ne soient proposées par des activistes et des citoyens –et refusées les unes après les autres. Ainsi, une entreprise danoise a proposé de transporter la baleine à bosse jusqu’à l’Atlantique Nord à bord d’un catamaran. De leur côté, deux multimillionnaires allemands, Walter Gunz et Karin Walter-Mommert, veulent aussi la sauver en la remorquant par bateau.
Le pays tout entier se déchire
Face à cette situation insoutenable, c’est le pays tout entier qui se déchire. Plusieurs plaintes ont été déposées, notamment contre le ministre Till Backhaus et Greenpeace pour «non-assistance à personne en danger». Les policiers qui surveillent la zone ont reçu des menaces de mort. Le sauveteur de baleines Robert Marc Lehmann, désavoué par le ministre et d’autres responsables politiques et exclu des autres tentatives de sauvetage au motif que «sa perche à selfie était plus importante pour lui que tout le reste», s’est pris une shitstorm et a suspendu son compte Instagram. Même le prénom donné au cétacé par les gens émus par son sort divise: certains l’appellent «Timmy», d’autres «Hope».
Plusieurs chaînes humaines et manifestations ont eu lieu sur l’île de Poel pour dénoncer l’inaction des pouvoirs publics et réclamer une nouvelle opération de sauvetage. Durant la semaine du 13 avril, des manifestants ont couru vers la rive, dont l’accès est bloqué par des barrières, et pénétré dans le périmètre de sécurité. Le 11 avril, une Bavaroise de 58 ans a même plongé dans l’eau depuis un ferry pour rejoindre la baleine. Elle a été interpellée en chemin.
Évidemment, les théories du complot fleurissent
Plus inquiétant, la tragédie est récupérée par des groupes d’extrême droite sur les réseaux sociaux. Le quotidien Der Tagesspiegel donne plusieurs exemples, tel un groupe proclamant que «Timmy est le symbole de notre rébellion» sous le hashtag #JeSuisTimmy.
#JeSuisTimmy Wir gehen bis zum Ende. Nach intensiver Rücksprache mit unseren Anwälten und angesichts der Tatsache, dass das Verwaltungsgericht in Schwerin trotz vorliegendem Antrag einer klageberechtigten Organisation von der offiziellen Liste des Umweltbundesamtes weiterhin… pic.twitter.com/xehGgltNOk
— ∴PixelHELPER (@PixelHELPER) April 13, 2026
Et sur ce terrain glissant, les théories du complot vont bon train. «Selon un discours très répandu, l’État allemand ne serait pas seulement incapable de sauver la baleine, mais il tiendrait absolument à la voir mourir», écrit le quotidien allemand. Plusieurs internautes suggèrent que les autorités auraient laissé la baleine sciemment s’échouer près des côtes allemandes pour pouvoir mener des expériences scientifiques sur son cadavre, d’autres pour récupérer son squelette et l’exposer dans un musée. Des escrocs font également leur beurre sur la tragédie, lançant de faux appels aux dons sur les réseaux sociaux.
Le 15 avril, toutefois, revirement de situation: le ministre Till Backhaus a donné son feu vert à une initiative privée. Il s’agit d’une version repensée de l’opération de sauvetage proposée une semaine plus tôt par les millionnaires Walter Gunz et Karin Walter-Mommert. La bête doit être placée sur une structure gonflable de manière à ne pas blesser sa peau très abîmée et acheminée par bateau jusqu’en mer du Nord, voire jusqu’à l’océan Atlantique, où elle serait relâchée en espérant que son état de santé s’améliore dans ces eaux salées et poissonneuses qui constituent son habitat naturel.
Les préparatifs ont commencé dès le jeudi 16 avril, la baleine à bosse étant toujours en vie, bien que visiblement affaiblie. La nouvelle divise déjà les spécialistes. Greenpeace et Sea Shepherd s’en sont distancés, l’animal ayant de grandes chances de décéder durant le transport. Et on reproche au ministre de se débarrasser du problème, lui qui estime avoir vécu «l’enfer» à cause des centaines d’insultes et de menaces qu’il a reçues ces dernières semaines. Mais ce nouvel espoir semble apaiser et redonner espoir aux millions d’Allemands qui ont les yeux rivés sur l’échine presque immobile de leur «enfant à problèmes», comme certains surnomment aussi la baleine. Jusqu’à quand?