Par

Brian Le Goff

Publié le

18 avr. 2026 à 16h01

Aujourd’hui, on y flâne entre les enseignes de mode. Mais, il y a 50 ans, le centre commercial Alma à Rennes était le théâtre d’un séisme social inédit, mené sous l’œil de l’iconique Mammouth. Hugo Melchior, historien rennais, fait ressurgir cette grève oubliée de 18 jours qui a marqué la capitale bretonne. Entre le 1ᵉʳ et le 18 septembre 1975, des employés de l’hypermarché (remplacé par Carrefour en 1981) bloquent les accès avec une barricade de chariots. Face à un patronat hermétique à tout dialogue, Hugo Melchior revient longuement pour actu Rennes sur les coulisses de ce bras de fer musclé. Pour la sortie de son livre Les Caddies de la colère, enrichi de 50 photos d’archives, , révélant  la détermination de grévistes décidés à ne plus subir la loi d’une direction inflexible.

Actu : Qu’est-ce qui a conduit le magasin Mammouth à se retrouver confronté à cette grève emblématique en 1975 ?

Hugo Melchior : À son inauguration en avril 1971, le centre Alma est le troisième plus grand centre commercial de France. Mammouth Alma est partie intégrante de la seconde révolution commerciale, avec l’avènement et la multiplication des hypermarchés, entamée en 1963.

À l’époque, c’est une ancienne société succursaliste rennaise, la Société Économique de Rennes (SER), dirigée par le PDG Claude Le Simple, qui est propriétaire des magasins Mammouth de Rennes centre-Alma (ouvert depuis avril 1971) et Saint-Brieuc.
À Rennes, les premières directions avaient accordé des avantages comme la présence du planning familial ou un taxi pour rentrer le soir pour les employés (surtout les femmes) qui travaillaient en nocturne.

La jeune section syndicale CFDT fondée dès 1971 par le décorateur Michel Recourcé, devenu délégué syndical, et Loïc Richard, ancien prêtre, délégué du personnel, est très combative et profite à partir de 1973 d’une situation de monopole au sein de l’entreprise, avec une orientation basée sur la lutte des classes.


Le centre Alma dans les années 1970 (© Archives transmises à actu Rennes)

Michel Recourcé, délégué syndical. (© Archives transmises à actu Rennes)

Le tournant survient en janvier 1975 avec l’arrivée d’un nouveau directeur, Georges Cercellier. Pourquoi sa nomination met-elle le feu aux poudres ?

Auteur du livre « Les caddies de la colère » : Georges Cercellier est nommé de Mammouth (280 salariés, dont 220 employés et 80 % de femmes) pour améliorer la profitabilité du magasin, en finir avec le management paternaliste du personnel qui prévalait jusqu’alors et brider la section syndicale jugée trop revendicative et vindicative.

Il débarque du Carrefour de Mérignac (Gironde) où il a exercé plusieurs années comme chef de rayon. La direction de la SER a en effet souhaité s’inspirer des « méthodes Carrefour » : la direction du magasin girondin avait « cassé » sans vergogne la section syndicale CFDT – qui était animée par une grande syndicaliste, Maité Astruc – et son management despotique était perçu par la SER comme la meilleure façon de « faire travailler » les employés d’un point de vue capitalistique.

Quinze jours après son arrivée, Cercellier adresse une première lettre d’avertissement à Michel Recourcé pour mieux l’intimider et montrer combien sa prise de position constitue une rupture organisationnelle. Dès lors, ces lettres vont se multiplier, surtout à partir du mois de juin, et sont révélatrices du despotisme managérial, c’est-à-dire sa conception d’un bonne gouvernance du travail des salariés.

Il entame aussi une réorganisation des horaires de travail en obligeant des employés à commencer une heure plus tôt le matin, sans consultation et sans tenir compte des contraintes familiales liées à la garde des enfants.

Il applique la politique du fait accompli et s’adonne à un management par la peur.

La peur, vraiment ?

Auteur du livre « Les caddies de la colère » : C’est vraiment le mot qui revient chez les salariés. de Mammouth en cette année 1975 Georges Cercellier n’est pas un patron qui reste dans son bureau, il va mettre la pression aux employés directement. Il y a une vraie souffrance au travail. L’ambiance est délétère.

Les salariés de l’hypermarché sont confrontés les neuf premiers mois au management très autoritaire de leur nouveau jeune directeur, qui se caractérise par une attitude nihiliste au sens qu’il est convaincu que, pour atteindre ses objectifs, il peut tout se permettre, que tout lui est permis pour parvenir à ses fins. Le salarié, en tant que sujet de droits, n’est pas une limite à son agir. Les employés se sentent au contraire transformés en chose par leur nouveau patron.

D’un autre côté, tandis qu’ils subissent cette violence managériale institutionnalisée, les salariés doivent supporter le « déni pervers et grotesque » (pour reprendre la juste expression du sociologue Marc Joly) de Cercellier.

En dépit des doléances et des rappels à la loi et à la morale des délégués du personnel, ce dernier fait comme si les salariés n’étaient pas réellement en souffrance du fait de ses méthodes de management, comme si ce mal-être au travail n’était pas une évidente réalité.
Il s’enferme ainsi dans l’indifférence pour ne rien avoir à remettre en cause afin que le statu quo se perpétue. et ne pas admettre qu’il se comporte de façon inhumaine avec ses salariés au mépris de leur droit à al dignité et au respect.

Au demeurant, il y a des revendications sur l’exploitation économique des employés, car les salaires sont jugés trop faibles, et la précarisation du travail avec des CDD et des temps partiels imposés, notamment aux caissières. Tout ça constitue un terreau très fertile pour la naissance une grève très dure.

Le temps de la colère : l’organisation de la riposte

Comment la riposte va-t-elle naître au sein du personnel ?

Auteur du livre « Les caddies de la colère » : À partir de juin 1975, les lettres d’avertissement pleuvent, personne ne semble à l’abri, c’est le règne de l’arbitraire, tandis que des licenciements ont lieu. Geogres Cercellier fait l’unanimité contre lui, mais il persiste dans sa méthode, malgré les demandes des représentants syndicaux.

Ulcérés, les salariés vont voir au mois de juillet leurs délégués du personnel CFDT (dont Gislaine Mesnage, caissière à mi-temps, militante féministe et sympathisante de la Ligue communiste révolutionnaire, très populaire chez ses collègues femmes du secteur caisses) pour exprimer leur colère et leur ras-le-bol. Ils sont à bout et le disent alors très clairement : « C’est lui ou nous. » Tous veulent mettre Cercellier hors d’état de nuire en obtenant sa démission.


Ghislaine Mesnage, militante féministe, déléguée du personnel et syndicaliste CFDT, également  sympathisante de la LCR (Ligue communiste révolutionnaire), caissière à mi-temps. (© Archives transmises à actu Rennes)

Ghislaine Mesnage. (© Archives transmises à actu Rennes)

Pourtant, la démission du directeur n’apparaît pas dans les revndications officielles ?

Auteur du livre « Les caddies de la colère » : Les syndicalistes CFDT vont leur expliquer que le vrai problème n’est pas tant le nouveau directeur, mais le PDG, Claude Le Simple, qui cautionne et valorise absolument cette violence managériale. Du point de vue des représentants syndicaux, Cercellier n’est que la courroie de transmission de la direction de la SER, propriétaire du magasin. Chez les salariés, personne ne peut influencer la nomination d’un potentiel autre directeur, qui peut ne rien changer à la situation.

Le 25 août 1975, une première AG est donc organisée à l’extérieur du magasin et en dehors du temps de travail. Malgré ces conditions peu enclines à la mobilisation, plusieurs dizaines de salariés de Mammouth y participent. Les syndicalistes de la CFDT sont ravis.

Assemblée générale des employés grévistes de Mammouth.
Assemblée générale des employés grévistes de Mammouth. (©Archives transmises à actu Rennes)

Les représentants syndicaux, dont Michel Recourcé, Loïc Richard et Ghislaine Mesnage, vont jouer parfaitement leur rôle et se servir de la colère légitime des salariés pour établir une liste de revendications concrètes, où la demande de démission du directeur n’apparaît pas.

Ils demandent par contre, en positif, la réintégration des licenciés, l’annulation des lettres d’avertissement, la revalorisation de tous les salaires, la titularisation des employés précaires, une meilleure ambiance au travail évidemment, et une prise en compte des contraintes familiales, notamment pour le travail du matin concernant les femmes qui doivent se débattre avec la garde des enfants.

La grève avec blocage du magasin à partir du lundi 1ᵉʳ septembre, jour de la rentrée, est actée. Georges Cercellier est rapidement mis au courant que quelque chose se trame. Deux jours avant la grève, il adresse un courrier à chaque employé pour affirmer qu’il sait que la rentrée risque d’être bouillante, mais qu’aucun mouvement ne le fera reculer. Il invite chacun à ne pas se compromettre avec les agitateurs qui cherchent à ruiner le magasin. Il reste inflexible et montre une nouvelle fois son intransigeance. C’est quelqu’un qui ne doute pas. 

1ᵉ septembre 1975 : la barricade de caddies

Que se passe-t-il le lundi 1ᵉʳ septembre 1975 ?

Auteur du livre « Les caddies de la colère » : Ce lundi, Mammouth doit ouvrir comme d’habitude à 14 h. Une trentaine d’employés se retrouve le matin sur le parking du centre commercial Alma. Un peu plus tard, ils seront une cinquantaine sur 280 salariés du magasin. Les femmes sont majoritaires parmi les salariés prêts à en découdre. Elles vont être l’aile marchante de la grève de 1975. Sans elles, sans leur combativité collective, sans leur courage, pas de grève possible. En dépit de la petitesse du nombre qu’ils sont – la grève est et restera minoritaire parmi les employés –, ils décident quand même de passer à l’action.

À l’image de la politique du fait accompli de leur directeur, ils appliquent la même méthode. La question est de savoir comment faire grève. Très vite, ils comprennent que, ce qui compte pour impacter la direction, c’est d’empêcher la vente et les clients de consommer normalement. Ils veulent alors éviter que les grilles du supermarché puissent être levées afin que les clients ne puissent pénétrer à l’intérieur de la surface de vente. Pas de clients, pas d’argent qui rentre.

C’est là qu’apparaît cette image marquante des chariots entassés ?

Auteur du livre « Les caddies de la colère » : Quoi de mieux que de détourner un objet disponible en masse sur place : le caddie. Ils vont alors ériger une immense barricade devant les grilles due l’hypermarché. Il faut donc s’imaginer des centaines de caddies amassés et attachés aux grilles les uns sur les autres en pleine galerie marchande du centre commercial.

Les clients assistent ébahis en direct à cette action spectaculaire et remarquable. Ce qui est intéressant, c’est que les grévistes en minorité n’occupent pas leur lieu de travail à proprement parler, mais empêchent « simplement » l’entrée des clients. Le magasin perd de l’argent, mais les employés non grévistes, pour la plupart contraints de travailler en raison de leur précarité, n’y sont pas empêchés. Avec cette action, les grévistes entreprennent pour uen durée indéterminée la suspension de l’ordre commercial.

Quelle est la relation entre les grévistes et les non-grévistes à ce moment-là ?

Auteur du livre « Les caddies de la colère » : Il y a une forte majorité de non-grévistes, certes. Il y a tout le personnel encadrant qui demeure loyal à leur nouveau directeur honni, d’autres employés jugent la grève trop radicale dans ses modes d’action. Les personnes en contrat précaire n’ont, quant à eux, pas le choix de travailler. Parmi eux, certains font le choix de prendre des arrêts maladie et restent chez eux.

Il y a aussi des femmes qui vont travailler, car leurs maris ne sont pas d’accord pour qu’elles fassent grève. Parmi ces maris, certains vont même accompagner leurs femmes jusqu’à la porte du personnel pour s’assurer qu’elles ne rejoignent pas la lutte engagée.


Ce sont des centaines de chariots qui sont amassés les uns sur les autres. (© Archives transmises à actu Rennes)

Le barrage de caddies érigé par les grévistes de Mammouth. (© Archives transmises à actu Rennes)

La grève dure 18 jours. Comment le piquet de grève a-t-il tenu face aux tentatives de la direction ?

Auteur du livre « Les caddies de la colère » : Le premier soir de la grève, les salariés mobilisés hésitent à rester dormir, mais font le choix de rentrer chez eux. Le lendemain matin toutefois, des salariés tentent de démonter la barricade. Alors, le deuxième soir, les grévistes restent dormir sur place pour protéger leur « grève ». Ils forment donc un piquet de grève, la nuit aussi.

Mais ce soir-là, le directeur Georges Cercellier, avec une trentaine de cadres du magasin et de la SER, vient faire face aux grévistes avec l’intention de lever le barrage de chariots. Mais le service d’ordre de la LCR est aussi présent et prêt à participer à al défense du mouvement. Des affrontements verbaux et des interactions violentes se déroulent. La direction est mise en échec, humiliée. La grève tient !

Derrière les grilles du magasin baissées pendant la grève de 1975 : des membres de l'encadrement et du personnel non gréviste.
Derrière les grilles du magasin baissées pendant la grève de 1975 : des membres de l’encadrement et du personnel non gréviste. (©Archives transmises à actu Rennes)

Le 6 septembre, les salariées du Printemps, l’autre hypermarché du centre Alma, embrayent dans la grève. Les deux piliers du centre sont à l’arrêt. Au Printemps, la grève durera trois semaines. C’est tout à fait retentissant.

Pendant les 18 jours de grève au Mammouth, la police ne va pas intervenir. Aussi parce que les collègues non grévistes n’étaient pas empêchés de travailler dans le magasin et que la grève était très populaire et qu’une intervention des forces de l’ordre aurait sans doute provoqué une réaction d’ampleur. Les grévistes n’étaient pas seuls. Ils avaient des milliers de personnes derrière eux.

Le mouvement semble avoir bénéficié d’un soutien populaire massif à Rennes…

Auteur du livre « Les caddies de la colère » : Cette mobilisation de 1975 n’est pas une grève spontanée et la section CFDT va jouer le rôle de chef d’orchestre. Pour avoir l’adhésion des clients et de la population en général, l’idée est de rendre la grève intelligible, c’est-à-dire que chacun comprenne bien les raisons du mouvement. Il s’agit de la rendre populaire et participative. Alors, comment faire ?

Eh bien, sur la barricade, les grévistes vont afficher leurs revendications et expliquer leur situation de salariés exploités, humiliés, maltraités, sous la forme de dazibao (terme chinois qui signifie grand journal mural écrit à la main, N.D.L.R.). Michel Reccourcé, en tant que décorateur, va mettre à profit ses compétences dans la confection de ses grandes affiches explicatives.

Archive d'une des affiches réalisées pendant la grève.
Archive d’une des affiches réalisées pendant la grève. (©Archives transmises à actu Rennes)

La CFDT fait passer le message aux clients qu’ils sont, certes, des consommateurs, mais aussi des prolétaires avec des conditions de travail et des revendications qui peuvent être similaires à celles des salariés de Mammouth. Le syndicat CFDT fait ainsi appel à la conscience de classe des consommateurs. Ils appartiennent toutes et tous à la même classe sociale.

Par ce moyen, la solidarité financière peut se mettre en place à travers des quêtes dans toute la ville. Un comité de soutien est aussi créé durant cette première semaine de grève, dans lequel on va retrouver la plupart des organisations de gauche et d’extrême gauche, ainsi que des associations de consommateurs. Les grévistes peuvent ainsi compter sur ce comité pour appuyer leur effort de grève sur de très nombreux « amis », pourrait-on dire. Il y a des habitants de la récente ZUP-sud comme des étudiants de Rennes 2 qui viennent régulièrement soutenir la mobilisation, y compris la nuit.

Il faut par ailleurs démontrer que la grève ne se résume pas au blocage du magasin. Une grande fête populaire est organisée en ce sens le dimanche 7 septembre 1975. Elle réunit plus de 2 000 personnes sur le parking du centre commercial Alma. C’est un succès qui montre l’adhésion réelle de la population.

Un héritage de joie et de lutte

Finalement, que se passe-t-il au dix-huitième jour de la grève ?

Auteur du livre « Les caddies de la colère » : Au départ, il n’y a pas de négociations. La direction de la SER ne veut pas discuter des salaires et des autres revendications tant que le magasin ne rouvre pas. Puis, devant l’obstination des grévistes, elle décide quand même d’ouvrir un dialogue au bout d’une dizaine de jours. Mais les parties n’arrivent pas à s’accorder.

Le jeudi 18 septembre, la direction de la SER comme Cercellier veut en finir avec la grève sans fin. Avec des agents de maîtrise, des non-grévistes, ils entendent forcer la réouverture en démontant la barrière de caddies restée en place depuis le début du conflit social. Les lances à incendie du bâtiment sont utilisées des deux côtés. Les grévistes reçoivent le renfort de 200 à 300 personnes qui vont empêcher le magasin de rouvrir ce matin-là.

Mais, au sein des mobilisés, des désaccords font jour. Loïc Richard milite pour une sortie de crise. Pour lui, il faut savoir arrêter une grève à temps au risque de tout perdre. Ghislaine Mesnage, elle, souhaite que la grève continue, jugeant que les salariés en lutte bénéficient encore d’un important soutien populaire.

Face à la pression du directeur qui menace de faire intervenir les forces de l’ordre et l’insistance de Loïc Richard, la majorité des grévistes accepte finalement le protocole d’accord conclu entre les représentants syndicaux CFDT du magasin et la direction, sous l’égide de l’inspection du travail

Globalement, les grévistes obtiennent ce qu’ils demandaient : certains licenciements sont annulés, comme les lettres d’avertissement. Une augmentation substantielle est acquise et la direction promet une meilleure ambiance. Le bilan est donc globalement positif. La grève de 18 jours a payé dans tous les sens du terme !

Le directeur, lui, n’a semble-t-il rien appris…

Auteur du livre « Les caddies de la colère » : Georges Cercellier ne démissionne pas et va exercer ses fonctions jusqu’à la fin de l’année 1977. Malgré cette mobilisation, il ne va pas du tout réformer son comportement, il n’apprend rien, il ne tire aucune leçon.

Durant les deux années suivantes, des conflits subsistent. Une nouvelle grève a lieu et un nouveau blocage est tenté en 1977, mais cette fois, la police interviendra afin d’éviter un nouveau 1975.

Hugo Melchior, historien rennais, auteur du nouveau livre
Hugo Melchior, historien rennais, auteur du nouveau livre « Les Caddies de la colère ». (©Brian Le Goff / actu Rennes)

Que retenir de cette grève de 1975 ?

Auteur du livre « Les caddies de la colère » : Tous parlent d’une expérience matricielle et évoquent d’abord le plaisir et la fierté qu’ils ont eus à prendre part à cette mobilisation prolongée mémorable. Ils disent combien ils et elles ont beaucoup ri pendant ces trois semaines, insistant notamment sur la dimension festive et joyeuse de cette grève exemplaire.

Les femmes ont pris le temps de se découvrir, de se parler, de socialiser leur problèmes privés, d’interroger aussi les rapports sociaux de genre dans la grève même. De belles amitiés vont naitre, notamment parmi les collègues femmes. La grève de 1975 a été pour elles un grand moment de politisation, d’imagination, d’audace. Elles ont été l’image glorieuse de cette grève emblématique, mais évidemment des militants syndicaux comme Michel Recourcé, Loïc Richard ou encore Jacques Faust, jeune militant maoïste qui travaillait dans les réserves, ont su jouer un rôle très important.

Je crois qu’il faut arrêter de parler des grèves sur le mode de la déploration, de la complainte, comme le font encore aujourd’hui certains dirigeants politiques à gauche : les grèves, cela peut être évidemment dur, couteux, douloureux, ce sont évidemment des sacrifices, mais cela demeure aussi, des périodes d’exception qui peuvent apporter énormément de joie, de plaisir, de bonheur, de très belles choses durables sur le plan personnel à celles et ceux qui les font, qui les vivent. On ne sort pas indemne d’une grève de 18 jours.

Qu’est-ce qui vous a marqué dans ce mouvement et le travail que vous avez mené ?

Auteur du livre « Les caddies de la colère » : Pour moi, ça a été deux années de recherche, à travers notamment l’exploration de fonds aux archives de la confédération CFDT à Paris. Je me suis rendu aussi aux archives municipales et départementales à Rennes. Le personnel archiviste a été formidable à chaque fois. Je lui dois beaucoup.

J’ai pu réaliser, histoire du temps présent oblige, de nombreux entretiens oraux, comme celui mené avec Bernard Hennequin (ancien syndicaliste CFDT Mammouth entre 1971 et 1973 qui participé activement à monter la section et qui a été un « ami » de la grève de 1975) et de Ghislaine Mesnage qui sont devenus tous deux des amis qui m’ont énormément apporté sur tous les plans.

Je pense aussi à celui réalisé chez Jean Peinturier, ancien dirigeant CFDT en Ille-et-Vilaine malheureusement décédé depuis, et chez l’ancien maire socialiste de Rennes, Edmond Hervé, qui, à l’époque, était allé dormir sur place une nuit pour apporter pratiquement son soutien aux grévistes. Sa présence bienvenue avait beaucoup marqué les grévistes…qui m’en ont reparlé spontanément 50 ans après !

Hugo Melchior (à gauche) avec Ghislaine Mesnage (en violet) et d'autres caissières grévistes en 1975.
Hugo Melchior (à gauche) avec Ghislaine Mesnage (en violet) et d’autres caissières grévistes en 1975. (©Archives transmises à actu Rennes)

Comment avez-vous découvert l’existence de cette grève ?

Auteur du livre « Les caddies de la colère » : Je m’intéresse toujours beaucoup aux mouvements de grève. Les premières qui ont évoqué l’histoire collective de cette grève de septembre 1975 sont Patricia Gérard et Lydie Porée dans leur ouvrage pionnier « Les femmes s’en vont en lutte ! Histoire et mémoire du féminisme à Rennes ». J’invite chacun à le lire et relire. Les deux autrices consacrent trois belles pages à la grève du Mammouth d’Alma. Au départ, ça ne m’a pas interpellé plus que ça, je dois admettre.

Mais c’est des années plus tard, en lisant cette fois « Des soixante-huitards ordinaires », livre formidable du sociologue rennais Érik Neveu, que je découvre l’extrait d’un entretien avec Ghislaine Mesnage. Cette jeune caissière ayant joué un rôle primordial dans la mobilisation de 1975.. Là, ça m’a interpellé. Elle y évoquait notamment ce jeune directeur au management despotique. J’ai eu envie d’en savoir davantage. Et je me rends compte qu’il n’y a jamais eu de travail historique sur les grèves dans les magasins à grande surface, comme on les nommait dans les années 1968.

Il y a eu évidemment le travail formidable de la grande sociologue Marlène Benquet, mais il s’agit de l’étude passionnante d’une grève qui se déroule dans un Carrefour à Marseille en 2008.

Ainsi, à travers cette monographie locale, j’ai souhaité participer humblement au comblement de ce vide historiographique, car les grèves des employés du commerce méritent d’être étudiées et reconnues.

Qu’est-ce qui vous a intéressé dans ce mouvement de grève en particulier pour en faire un livre ?

Auteur du livre « Les caddies de la colère » : On se trouve dans ce que l’on appelle un angle mort. Je désirais faire une approche socio-historique et socio-clinique, une anatomie sensible et méthodique de cette grève exemplaire à hégémonie féminine, puisque la grande majorité des employés du magasin Mammouth Alma sont des femmes.

Je me suis beaucoup interrogé sur la psychologie des acteurs et actrices de ce mouvement. J’ai donc investigué autant que faire se peut, en croisant et en recroisant les sources écrites et les sources orales produites par l’intermédiaire des entretiens.

J’ai travaillé par là même à partir des souvenirs des actrices et des acteurs afin d’apporter au lecteur une analyse de leurs perceptions, de leurs choix, et ainsi aller au plus près de leur vécu, de leur ressenti. Bref, écrire ce livre, en tant que Rennais, a été une immense satisfaction intelectuelle et personnelle.

Puis, voir le centre commercial et le magasin Carrefour vivre encore aujourd’hui, avec son nouvel historique des dernières années, qui peut s’apparenter à ce qu’il s’est passé il y a 50 ans, montre que c’est un lieu de mémoire, d’histoire qui se conjugue au présent.

Les Caddies de la colère, une grève exemplaire dans la grande distribution, éditions Goater ; un livre d’Hugo Melchior, chercheur indépendant en histoire sociale et politique contemporaine. Ouvrage disponible dans toutes les librairies rennaises indépendantes, la Fnac, et de nombreuses librairies en Bretagne et en France. Quatre cents pages illustrées avec cinquante photos. 19,50 euros.

Une du nouveau d'Hugo Melchior
Une du nouveau d’Hugo Melchior « Les caddies de la colère, (©éditions Goater)

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