Un regard, une phrase, une pique : au rugby, la guerre psychologique accompagne depuis toujours les impacts propres à ce sport. Et dans l’art d’entrer dans la tête de son adversaire, certains sont passés maîtres.

Au rugby, le chambrage n’est ni une mode récente ni un dérapage isolé : c’est une composante ancienne de la culture du jeu. Sport de contact, d’affrontement direct et d’engagement total, la balle ovale a toujours produit une forme de théâtre psychologique entre adversaires et de tout temps, les joueurs ont cherché à prendre l’ascendant non seulement par la force ou la technique, mais aussi par les mots. De fait, les anciens racontent souvent qu’à l’époque du « rugby de papa », les échanges verbaux faisaient partie du décor. À Lavelanet, l’un d’eux se souvient par exemple d’une mêlée imminente où son vis-à-vis lui avait lancé, menaçant : « Je vais t’ouvrir comme un livre. » Sans se démonter, il lui avait répondu calmement : « Très bien… mais à quelle page ? » Aujourd’hui, avec la médiatisation du sport, les micros ouverts, les caméras omniprésentes et les quelque huit millions de téléspectateurs qui se pressent devant chaque match du XV de France, ces moments autrefois confidentiels sont devenus visibles. Le chambrage n’a pas changé de nature ; ce qui a changé, c’est son exposition. Désormais capté, disséqué et parfois amplifié par les réseaux sociaux, il sort du huis clos du terrain pour entrer dans l’espace public.

Récemment, cet aspect du jeu a par exemple surpris une partie du grand public. Lors du dernier Écosse – France disputé à Murrayfield, remporté par les Celtes dans un spectaculaire 50-40, l’attitude de plusieurs joueurs du XV du Chardon, et en particulier celle du demi de mêlée Ben White, a suscité de nombreuses réactions. Entre regards appuyés, gestes ostensibles et petites provocations répétées autour des zones de ruck, le numéro 9 écossais n’a cessé de s’adresser à son vis-à-vis Antoine Dupont. Sur les réseaux sociaux et dans les débats d’après-match, certains y ont vu un manque de respect, voire une forme d’arrogance peu conforme à l’image policée que le rugby aime parfois cultiver. Mais que faisait réellement Ben White, sinon appliquer l’une des plus vieilles recettes du rugby, soit tenter d’entrer dans la tête de l’adversaire ? Face à lui se trouvait Dupont, souvent présenté comme le meilleur joueur du monde, moteur du jeu français et influence majeure sur le rythme d’un match. Dans ces conditions, chercher à perturber son calme, à grignoter quelques fragments de sa concentration, relevait moins de la provocation gratuite que d’une stratégie classique du duel entre demis de mêlée.

À ce jeu-là, Gregan était le maître

Avant Ben White, certains ont élevé le chambrage au rang de signature personnelle. Parmi eux, un nom revient presque systématiquement : celui de George Gregan, pour qui le « trash talk » * était un art. De fait, il nous faudrait sans doute plusieurs vies pour raconter tout ce que le demi de mêlée australien a dit sur les terrains du monde entier. Demandez donc à Matt Dawson, le numéro 9 du XV de la Rose. L’épisode ? Il remonte à 2001, lors de la tournée des Lions britanniques et irlandais en Australie. « C’était le deuxième test de la série », racontera plus tard Gregan. « Rob Howley sort sur blessure et Matt le remplace. » À peine entré sur la pelouse, Dawson s’empare du ballon avec autorité et, au passage, bouscule Gregan de l’épaule. Mauvaise idée. Le capitaine australien l’arrête aussitôt et lui lance, hilare : « Qu’est-ce que tu fous là, Matt ? T’es pas censé jouer les matchs du mercredi, toi ? T’as quatre jours d’avance, mec… » La réplique est foudroyante. Dawson, l’un des coiffeurs des Lions, reste sans voix, baisse les yeux et tourne les talons.

Gregan, c’était ça : un film permanent. Un humour désintégrant, un cynisme corrosif. Il avait un mot pour la terre entière, un surnom pour chacun de ses coéquipiers ou adversaires directs. « À la fin de ma carrière, nous contait-il un soir, à la cérémonie des Oscars Midi Olympique, j’adorais brancher Carl Hayman, le pilier des All Blacks. Mes mots le mettaient hors de lui. Un jour de Tri Nations, avant d’introduire un ballon en mêlée, je marquai une pause et lui lançai : « Alors mon Carlie, ça va aujourd’hui ? Je ne t’ai pas trop vu traîner autour de Sharpie (Nathan Sharpe, deuxième ligne des Wallabies, NDLR). T’aimes pas les grands chauves, mec ? Ou t’en as peur ? » Derrière moi, j’entendis alors hurler Dan Carter : « Mais tu vas la fermer et introduire ce foutu ballon, Gregan ? » Je me tournai alors vers mes coéquipiers, stupéfait, avant de prendre à partie Matt Giteau et Stirling Mortlock : “C’est un grand jour, les gars ! Le bébé a parlé !” »

George Gregan était le maître dans l’art du chambrage.

George Gregan était le maître dans l’art du chambrage.
Neal Marchan / Icon Sport

La fin de la justice divine

Au sujet du « trash talk », reste une question, cependant : ce genre de bravade, devenue presque rituelle dans le rugby moderne, était-elle aussi démocratisée au temps de nos pères ? Soit à l’époque où les rucks n’étaient pas des zones réglementées mais des fosses communes ? Quand les assassins sévissaient, visant les yeux, serrant les couilles, brisant les nez sans que la vidéo ne vienne jouer les vigiles ? La réponse est assez évidente. Parce qu’en ce temps-là, provoquer un méchant, c’était accepter l’idée d’un retour de bâton. La justice du terrain existait encore, brutale et immédiate. Aujourd’hui, l’arbitre, la vidéo et le ralenti protègent les audacieux. Et tant mieux, dira-t-on, pour la santé des joueurs. Mais ce rempart technologique a aussi modifié les comportements : les petits peuvent désormais aller chercher les grands sans trop de risques. L’asymétrie physique est devenue un décor, plus vraiment une menace et dans ce rugby-là, la parole circule plus librement qu’autrefois. On peut aimer. Ou pas.

* Défi verbal