« Non, je ne suis pas un super-héros. Je suis concerné par la maladie psychique, mais dans les moments sombres, j’ai toujours gardé espoir. J’ai très vite voulu partager mon expérience et c’est dans ce contexte que je me suis formé à la pair-aidance. Aujourd’hui, je peux être un soutien pour vous aider à vous rétablir. »

Écrit sur le flyer où il se présente avec humour en « supair-aidant », cape rouge sur les épaules, ce message résume tout. Depuis septembre 2025, Kevin Rigolet est le nouveau pair-aidant officiant au centre thérapeutique de jour, quai d’Isly à Mulhouse, et au service des visites à domicile, tous les deux dépendants du centre hospitalier de Rouffach. Un vrai métier, pour lequel il s’est formé au centre hospitalier de La Timone, à Marseille, décrochant un DU (diplôme universitaire), mais pour lequel son atout maître, et prérequis indispensable, est son vécu.

Un vécu douloureux, forcément, marqué par la maladie, dont les premiers symptômes chez Kevin Rigolet se sont révélés en 2012. «   J’avais 20 ans, c’était un an après le lycée, je m’apprêtais à partir en vacances… Ce qui a allumé le feu, c’est que je fumais du cannabis. Mais j’avais des antécédents familiaux, ma mère était schizophrène, elle m’a confié à sa sœur quand j’avais 14 mois car elle ne pouvait pas s’occuper de moi. Déjà côté génétique, ça partait mal   », raconte sans détour ce jeune homme de 33 ans.

« Le plus compliqué, ça a été la chambre d’isolement pendant deux mois »

Comme c’est souvent le cas, il va s’écouler un certain temps avant que l’on pose les bons mots sur sa maladie. « Au début, j’ai été diagnostiqué schizophrène, mais je ne me reconnaissais pas dans ce trouble. Puis on m’a dit que c’était la bipolarité, mais sur un seul versant, la manie. Je faisais des choses inconsidérées, je me prenais pour Dieu, pour un messager », illustre-t-il. Tout ceci lui a valu des années chaotiques, instables, notamment marquées par cinq mois d’hospitalisation, dans sa région d’origine, le Vaucluse, à Montfavet, « l’hôpital de Camille Claudel ».





Kevin Rigolet avec le flyer où il se présente comme « supair-aidant ».   Photo Vincent Voegtlin

Kevin Rigolet avec le flyer où il se présente comme « supair-aidant ».   Photo Vincent Voegtlin

« Le plus compliqué, ça a été la chambre d’isolement pendant deux mois, confie-t-il. On s’y retrouve quand on est un danger pour soi et pour les autres. » Il en conserve un souvenir qu’il qualifie de « flou artistique ». Et qui contraste avec l’après… où tout s’est éclairci. « Le lendemain du jour de ma sortie, j’étais au mariage de ma sœur », relate-t-il. Et depuis ce « 19 mai 2018 », il assure ne plus avoir eu de symptômes de sa maladie. « Je suis traité, stabilisé. J’ai une hygiène de vie impeccable, une vie satisfaisante », assure-t-il, ajoutant : « Et je ne regrette rien, car c’est grâce à mon passé compliqué que je suis là… »

Un aboutissement, une consécration

« Là », c’est à Mulhouse, dans un petit appartement du centre-ville, où il met un point final à l’écriture de son histoire. « Là », c’est aussi au centre thérapeutique de jour, où il apporte son expertise, sa connaissance intime de la maladie, à d’autres personnes en souffrance. C’est « par amour » pour une Allemande vivant à Heidelberg que Kevin Rigolet est arrivé dans la région. « Pendant un an, j’ai fait des allers-retours Avignon-Heidelberg. » Et c’est dans le bus qui le conduit en Allemagne, qu’il fait un jour connaissance avec le fils du directeur du centre hospitalier de Rouffach. « Il m’a dit qu’ils cherchaient un pair-aidant. Une semaine après, j’ai été pris. »





Kevin Rigolet est aujourd’hui « stabilisé », ce qui lui permet de travailler et d’aider pleinement les autres.   Photo Vincent Voegtlin

Kevin Rigolet est aujourd’hui « stabilisé », ce qui lui permet de travailler et d’aider pleinement les autres.   Photo Vincent Voegtlin

Aujourd’hui, s’il s’est séparé de sa compagne, Kevin est pleinement engagé dans ce travail de pair-aidant qui constitue pour lui « un aboutissement ». « Je suis passé de simple patient à quelqu’un qui aide et ça, c’est une consécration, ça met du sens », souligne ce jeune homme souriant qui assure ne pas avoir de « véhémence », de « rébellion » contre l’institution psychiatrique. « C’est vrai que la chambre d’isolement, c’est un peu mettre la merde sous le tapis, mais c’est remis en cause à l’heure actuelle. Et je suis arrivé à avoir du recul sur tout ça. »

L’écriture, mode d’expression depuis l’enfance

C’est avec ce recul que Kevin a décidé d’écrire, un mode d’expression qui lui est familier depuis l’enfance. « J’ai écrit de la poésie dès le moment où j’ai appris à écrire », se souvient-il. Dans Du sombre à l’inconnu, il se raconte en huit chapitres : Lever de rideau, Enfance, 2012, Baptême du fou, Isolement, 2018, Valise, Pair-aidant. Maintenant que les mots sont couchés sur le papier, son objectif est de les enregistrer avec sa propre voix. « Je veux faire un livre audio, en spoken word , avec de la musique que me compose une amie, Lorenne. J’aimerais aussi le filmer avec un ami vidéaste et le diffuser sur YouTube. »

Pour l’enregistrement, prévu au studio K-One Prod, de Kembs, Kevin Rigolet a lancé un financement participatif. Il espère ainsi porter haut et fort un « message d’espoir », « lutter contre les préjugés », « libérer la parole » sur une réalité « que nous sommes beaucoup à vivre ».

Pour aider Kevin Rigolet à enregistrer son histoire : https://gofund.me/cf7e92489

Pairs-aidants, qui sont-ils ?

Le terme de pairs-aidants désigne des personnes ayant été confrontées à des situations particulières de vie (troubles psychiques, parcours de migration, sans-abrisme) associées à un vécu douloureux et souvent stigmatisées socialement, et qui participent aux interventions
sanitaires et sociales (soins, accompagnement, mise en place d’interventions, formation des professionnels…) en se fondant sur ce savoir expérientiel. Il s’agit d’une intervention bénévole ou d’un poste salarié (par la structure ou par une plateforme qui met à disposition des intervenants).

Les champs d’intervention sont très divers : psychiatrie et santé mentale, addictologie, dispositifs d’accueil, hébergement, insertion, parcours d’exil…