Alors que le prix du gaz et du pétrole flambent, l’Europe ne peut que constater, impuissante, son ultradépendance énergétique au reste du monde. Son économie tourne encore au pétrole du Kazakhstan, au gaz d’Algérie, au charbon australien ou au GNL américain. On ne choisit pas sa terre et le Vieux Continent possède moins de 2 % des réserves mondiales de pétrole et de gaz.

Un temps, l’Europe a cherché à s’émanciper de cette fatalité par l’atome. En 1990, elle était même le continent le plus nucléarisé du monde, et produisait 50 % de sa consommation énergétique (contre 40 % aujourd’hui). Depuis, la part atomique a reculé sur tout le continent, comme le reconnaissait Ursula von der Leyen en mars 2026 :

« Alors qu’en 1990, un tiers de l’électricité européenne provenait du nucléaire, aujourd’hui cette part est tombée à environ 15 %. Cette réduction de la part du nucléaire était un choix. Je pense que c’était une erreur stratégique de la part de l’Europe. »

Le calendrier étant têtu, cette déclaration de la présidente de la commission européenne a eu lieu quarante ans après l’accident de Tchernobyl. Et le recul européen sur le nucléaire, quelques années seulement après la catastrophe. Un lien évident semble donc se dessiner : le traumatisme de 1986 a provoqué cet « hiver nucléaire » civil, où les centrales européennes ont peu à peu fermé, et les nouveaux projets mis en arrêt. Exemple le plus évident l’Italie qui organise en 1987 un référendum pour sortir du nucléaire civil, voté à une large majorité.

Une dénucléarisation commencée bien avant

Mais il faut se méfier des conclusions hâtives. Car s’il y a bien eu une forte dénucléarisation durant la décennie 1990, cette dernière avait en réalité commencer bien avant. En France, François Mitterrand est arrivé au pouvoir en 1982 en promettant d’arrêter les nouvelles commandes, « notamment parce que plus de réacteurs avaient été commandés que le système ne pouvait facilement en absorber », rappelle Steve Thomas, professeur émérite en politique énergétique à l’University of Greenwich au Royaume-Uni. La liste est longue :

  • L’Espagne annulait déjà des réacteurs avant Tchernobyl à cause là encore d’un excès de commande.
  • Le Royaume-Uni n’a commandé qu’un seul réacteur sur un programme initial de dix, et cette commande a été passée après Tchernobyl.
  • La Suède avait adopté une politique d’abandon du nucléaire dès 1979 via un référendum, suite à l’accident de Three Mile Island (Pennsylvanie) aux États-Unis la même année, qui entraîna une fonte partielle du réacteur nucléaire, heureusement aux conséquences bien moins terribles que Tchernobyl.
  • L’Autriche avait tenu un référendum en 1978 qui avait empêché la mise en service de la centrale nucléaire complète de Zwentendorf.

La preuve qu’il n’a pas fallu attendre les incidents nucléaires pour voir l’atome-mania s’éroder, rappelle Antony Froggatt, expert nucléaire au Royal Institute of International Affairs. Aux États-Unis par exemple, « le déclin du nucléaire avait commencé avant Three Mile Island, avec un ralentissement des programmes de construction et des dépassements de coûts, entraînant l’annulation d’un grand nombre de projets ».

Le gaz, véritable fossoyeur du nucléaire

Même le référendum italien doit être nuancé estime Steve Thomas : « Leur programme nucléaire était un désastre économique et technologique. Sur les quatre réacteurs achevés, un avait déjà été mis à l’arrêt et les trois autres, toujours peu fiables, étaient tombés en panne avant le référendum ». Le pic du mouvement antinucléaire, est, lui, également passé. « En France, il s’est essoufflé parce qu’en 1982, le programme nucléaire était déjà un fait accompli », poursuit l’expert.

Mais alors si Tchernobyl est dédouané, qu’est ce qui a provoqué l’hiver nucléaire civil européen ? Dans les décennies avant la catastrophe, d’importantes réserves de gaz sont découvertes, notamment en mer du Nord. La production de gaz du Royaume-Uni augmente ainsi de plus de 900 % entre 1970 et 2000, si bien qu’en 1999, ce dernier représente 40 % de la consommation énergétique de l’île, à l’époque encore dans l’Union européenne.

Cette montée en disponibilité et en technologie du gaz naturel va rendre l’atome beaucoup moins attractif, retrace William D. Magwood, directeur général de l’Agence pour l’énergie nucléaire (AEN). D’autant qu’en 1990, l’Union européenne lance le marché unique de l’électricité, « qui privilégie une approche de court terme et va encore grandement favoriser le gaz, plus rapidement compétitif car plus rapidement rentable, là où le nucléaire nécessite de lourds investissements et une stratégie de temps long », complète Cécile Maisonneuve, présidente du cabinet de conseil stratégique en énergie et territoire Décysive.

La candeur de la mondialisation heureuse

A peine un an plus tard, la disparition de l’Union soviétique, en 1991, berce l’Europe d’une innocence qui lui sera bien coûteuse. « C’est l’époque de la mondialisation heureuse, d’une décennie de paix, où on s’en fout d’être indépendant et cela n’apparaît pas comme un problème », souligne Cécile Maisonneuve. Puisque l’énergie est moins chère ailleurs, pourquoi en produire encore ?

Alors, petit à petit, l’Europe délègue de plus en plus les énergies fossiles à d’autres puissances. Les politiques environnementales prennent le dessus et s’attaquent au bilan carbone plus qu’à la souveraineté énergétique. « Les renouvelables n’ont pas remplacé les importations mais la production domestique, qui est de plus en plus réduite », poursuit l’experte.

Et les centrales nucléaires ? Plusieurs renaissances sont tentées, qui ont toutes échoué, énumère Antony Froggatt. La précédente résurrection, vers l’an 2000, a abouti à seulement quatre commandes en Europe – Olkiluoto, Flamanville et Hinkley Point – toutes trois livrées avec entre sept et quatorze ans de retard et 2 à 4 fois plus chères que prévu. Seule commande des dix dernières années, Sizewell C au Royaume-Uni en 2025, « mais il s’agit encore d’un projet retardé, héritage de la précédente renaissance », pouffe l’expert.

Le drame de Fukushima, va de toute manière remettre un sérieux coup d’arrêt. Sous le coup de l’émotion publique, la chancelière allemande Angela Merkel annonce un moratoire immédiat le 15 mars 2011, quatre jours seulement après le tsunami.

Le changement de la guerre en Ukraine

L’histoire est tragique et va se rappeler à l’Europe sur cette erreur. La guerre en Ukraine arrive, suivie actuellement du conflit au Moyen-Orient, dans une période d’ultra-dépendance énergétique. L’Europe paie cher ses choix passés, au point de relancer à nouveau des programmes nucléaires, et que des pays historiquement contre, comme la Pologne ou le Danemark, décident d’y aller.

Reste à conclure si Tchernobyl a vraiment fait perdre du temps. « Il est clair que les décennies précédentes ont été marquées par un sous-investissement et une érosion des capacités technologiques nucléaires de l’Europe », regrette William D. Magwood, qui se montre toutefois optimiste :

« Avec une planification et un soutien adéquats, il est encore possible pour les pays européens de développer des projets nucléaires de pointe et compétitifs en matière de coûts. »

Une foi en l’avenir que ne partage pas Antony Froggatt. Comme on l’a vu, si le nucléaire européen a reculé, c’est moins par rapport à Tchernobyl que parce qu’il constitue « une énergie trop lente – treize à dix-sept ans entre la décision d’investissement et la première électricité – et trop chère. Aucune centrale nucléaire ne sera construite si elle est exposée à un marché électrique concurrentiel. » Historiquement, la majorité des projets annoncés ne se concrétisent jamais : par exemple, au Royaume-Uni, sur les onze réacteurs annoncés en 2010, seuls deux ont vu le jour. A voir si les conflits mondiaux actuels changeront cette donne.