11 097. Ce chiffre précis, soumis en un seul bloc au Centre des planètes mineures de l’Union astronomique internationale, résume à lui seul ce que l’observatoire Vera C. Rubin vient d’accomplir avant même d’avoir officiellement commencé sa mission. Six semaines de données préliminaires. Le plus grand lot de découvertes d’astéroïdes jamais enregistré en une seule soumission dans l’histoire de l’astronomie. Et le télescope n’était pas encore en régime de croisière.
À retenir
- Un télescope découvre en quelques semaines ce qui a fallu des décennies à explorer
- Parmi les découvertes : des géocroiseurs ignorés et des objets aux confins du système solaire
- Un astéroïde tourne plus vite qu’un lave-linge en essorage maximum
Sommaire
- Un rodage qui pulvérise des décennies de travail collectif
- Des géocroiseurs inconnus et des mondes aux confins du système solaire
- La « partie émergée de l’iceberg » : ce qui vient ensuite redéfinit l’astronomie
Un rodage qui pulvérise des décennies de travail collectif
Ces 11 000 astéroïdes sont le fruit d’un simple rodage technique, obtenu en seulement six semaines alors même que les phases de test et de réglage n’étaient pas terminées. Pour saisir ce que cela signifie, un repère suffit : environ 1,45 à 1,5 million d’astéroïdes étaient identifiés avant que l’observatoire ne commence ses relevés en 2025, un chiffre qui ne représente qu’une fraction de ce qui existe réellement. Rubin en a ajouté 11 000 pendant que ses ingénieurs réglaient encore les instruments. C’est comme si quelqu’un battait le record du monde du 100 mètres en faisant ses lacets.
La soumission au Minor Planet Center comprend environ un million d’observations, prises sur une période d’un mois et demi, portant sur plus de 11 000 nouveaux astéroïdes et plus de 80 000 astéroïdes déjà connus, dont certains avaient été observés par le passé mais perdus de vue parce que leurs orbites étaient trop incertaines pour prédire leur position future. Ce dernier point mérite qu’on s’y arrête : Rubin ne fait pas que découvrir, il retrouve aussi des objets que l’humanité avait catalogués puis… égarés.
Ce résultat tient à une architecture instrumentale sans précédent. Situé sur le Cerro Pachón, au Chili, l’observatoire abrite la plus grande caméra numérique au monde, dotée de 3 200 mégapixels, ainsi qu’un miroir de 8,4 mètres. Équipé de la plus grande caméra numérique astronomique du monde, le télescope Simonyi peut générer 20 téraoctets de données brutes par nuit, l’équivalent de plusieurs millions de photos haute définition chaque soir, analysées en quasi temps réel. Là où ses prédécesseurs choisissaient entre champ large et sensibilité, Rubin combine les deux sans compromis.
Des géocroiseurs inconnus et des mondes aux confins du système solaire
Parmi ces 11 097 objets, tous ne se ressemblent pas. Parmi les nouveaux objets figurent 33 astéroïdes proches de la Terre, dont le plus grand mesure environ 500 mètres de diamètre. Aucun ne représente une menace pour la planète. Mais leur simple existence pose une question inconfortable : combien d’autres géocroiseurs de cette taille naviguent encore dans notre voisinage sans que nous le sachions ? Une fois pleinement opérationnel, les astronomes estiment que Rubin découvrira près de 90 000 nouveaux objets proches de la Terre, dont certains pourraient être dangereux. Cela porterait de 40 % à 70 % la part des astéroïdes de plus de 140 mètres identifiés.
Plus loin, aux confins glacés du système solaire, les surprises sont encore plus vertigineuses. Les données collectées incluent également environ 380 objets transneptuniens, dont deux, provisoirement nommés 2025 LS2 et 2025 MX348, qui présentent des orbites très allongées. À leurs points d’éloignement maximal, ces objets se trouvent à environ 1 000 fois plus loin du Soleil que la Terre. Pour calibrer cette distance : si la Terre était à un centimètre du Soleil sur une maquette, ces objets se trouveraient à dix mètres. Seulement environ 5 000 de ces corps glacés ont été découverts au cours des 30 dernières années. Rubin en a ajouté 380 en six semaines.
Ces objets transneptuniens aux orbites extrêmes intéressent particulièrement les chercheurs pour une raison précise. L’analyse de ces orbites très allongées pourrait permettre de déterminer si une hypothétique « planète 9 » se cache dans les confins du système solaire. Un télescope construit pour cartographier l’énergie noire se retrouve peut-être en train de traquer une planète entière que personne n’a encore vue.
La « partie émergée de l’iceberg » : ce qui vient ensuite redéfinit l’astronomie
Mario Jurić, responsable scientifique de l’étude du système solaire à l’observatoire Rubin et professeur à l’Université de Washington, ne mâche pas ses mots. « Cette première grande soumission après le premier regard de Rubin n’est que la partie émergée de l’iceberg et montre que l’observatoire est prêt », dit-il. La métaphore est juste : ce qui est visible aujourd’hui représente une fraction infime de ce qui reste à découvrir sous la surface.
Sur la durée de ce relevé de dix ans, les scientifiques s’attendent à ce que Rubin découvre autant d’astéroïdes que ce premier lot tous les deux ou trois nuits, dans ses premières années d’exploitation. Cela triplera finalement le nombre d’astéroïdes connus et augmentera le nombre de TNOs connus d’un facteur proche de dix. Trois fois plus d’astéroïdes connus qu’aujourd’hui. Un inventaire du voisinage solaire réécrit dans sa totalité d’ici 2036.
Les données préliminaires ont également réservé une découverte que personne n’allait chercher. Parmi les données de rodage, une équipe d’astronomes a découvert 19 astéroïdes à rotation ultra-rapide, dont l’un est le plus rapide jamais trouvé parmi les objets de plus de 500 mètres. L’astéroïde 2025 MN45, d’environ 710 mètres de diamètre, effectue une rotation complète en 1 minute et 88 secondes. Un rocher de la taille de sept terrains de football qui tourne sur lui-même plus vite qu’un lave-linge en essorage maximum. C’est la première publication scientifique revue par des pairs utilisant des données de la caméra LSST, la plus grande caméra numérique au monde.
La France n’est pas simple spectatrice de cette révolution. Le Centre de Calcul IN2P3 du CNRS, situé à Lyon, joue un rôle de nœud français dans la chaîne mondiale de traitement des données Rubin. Les données qui transitent depuis le Chili passent en partie par Lyon avant d’alimenter la communauté scientifique mondiale. Une infrastructure discrète mais indispensable pour digérer les 30 pétaoctets de données que le programme décennal LSST va générer, l’équivalent de 6 millions de films en haute définition stockés chaque année.
Selon une publication dans The Astrophysical Journal, Jurić et ses collègues prédisent que le LSST détectera au moins un ou deux « impacteurs imminents », d’une taille comprise entre un et deux mètres, par an. Il le fera avec un temps d’alerte moyen d’un jour et demi, et pour un quart d’entre eux, plus de trois jours avant l’impact. Des météorites annoncées à l’avance, observées depuis l’espace, récupérables au sol pour analyse en laboratoire : une boucle scientifique complète que personne n’avait encore pu refermer.
Sources : tameteo.com | futura-sciences.com