Un cerveau de la taille d’une graine de coquelicot. C’est tout ce dont le bourdon a besoin pour accomplir ce que les biologistes réservaient jusqu’ici aux humains et aux grands singes : transmettre socialement un comportement trop complexe pour être inventé seul. Une étude publiée en mars 2024 dans Nature par une équipe de la Queen Mary University of London et de l’Université de Sheffield vient de le démontrer, avec une rigueur qui a secoué une partie de la communauté scientifique.
À retenir
- Les bourdons résolvent un puzzle en deux étapes en observant leurs congénères, une tâche impossible à accomplir seul
- Ce comportement persiste dans la colonie et se transmet de génération en génération après la mort des instructeurs
- Les insectes sociaux pourraient s’adapter beaucoup plus vite aux défis environnementaux grâce à cette transmission culturelle
Sommaire
- Le puzzle que personne ne résout seul
- Ce que « culture » veut vraiment dire
- Un cerveau minuscule, une mémoire collective
- Ce que cela change pour votre jardin
Le puzzle que personne ne résout seul
Les chercheurs ont soumis leurs sujets à un parcours sophistiqué en deux temps : pousser d’abord une languette bleue qui, une fois dégagée, permettait de pousser une seconde languette rouge et d’ouvrir la voie à une récompense sucrée. Rien d’intuitif là-dedans. La culture cumulative humaine implique justement des comportements si complexes qu’ils dépassent la capacité de tout individu à les découvrir seul au cours de sa vie. C’est exactement la barre que les chercheurs ont voulu franchir avec leurs bourdons.
Résultat brut : les bourdons ont réussi à apprendre la tâche à deux étapes grâce à l’observation sociale. Cette tâche était trop complexe pour que des individus isolés l’apprennent seuls. des bourdons naïfs n’ont pas réussi à ouvrir la boîte malgré une exposition prolongée allant jusqu’à 24 jours. Le puzzle n’était pas seulement difficile : il était cognitivement hors de portée d’un seul insecte livré à lui-même.
Ce qui rend le protocole particulièrement solide, c’est un détail technique que les auteurs soulignent eux-mêmes. Les expérimentateurs ont été incapables de former les bourdons démonstrateurs à réaliser la première étape sans récompense sans leur fournir une récompense temporaire liée à cette action, qui fut retirée lors des phases ultérieures de l’entraînement. : même les bourdons « formés » n’ont été capables de maîtriser la séquence complète qu’avec une aide progressive. La complexité de la tâche était réelle, mesurable, et n’était pas un artefact de laboratoire.
Ce que « culture » veut vraiment dire
La culture désigne des comportements appris socialement qui persistent dans une population au fil du temps. Des preuves croissantes suggèrent que la culture animale peut, comme la culture humaine, être cumulative : caractérisée par des innovations séquentielles qui s’appuient sur les précédentes. Cette définition, longtemps réservée aux primates et aux humains, vient d’être étendue aux invertébrés pour la première fois.
D’après les auteurs de ces travaux, il s’agit de la toute première démonstration de culture cumulative chez un invertébré. Ce n’est pas une nuance : avant cette étude, les expériences menées sur des corneilles, des mésanges ou même des primates impliquaient des comportements que ces animaux auraient pu, avec du temps, réinventer individuellement. Ces comportements sont relativement simples : ils pourraient être réinventés par un macaque ou un corbeau sans apprentissage social. Pour la première fois, avec le bourdon, c’est clair : on a vu à l’œuvre une culture cumulative.
Les bourdons, comme les humains, ont des personnalités différentes face au travail, des très motivés aux paresseux, et ceux du premier groupe tendaient à être ceux qui apprenaient le nouveau comportement. Un détail qui résonne : la transmission culturelle ne se fait pas uniformément dans une colonie. Elle passe par des individus particuliers, plus enclins à observer, imiter, expérimenter. Une dynamique que les primatologues connaissent bien chez les chimpanzés.
Un cerveau minuscule, une mémoire collective
« Le cerveau d’un bourdon fait la taille d’une tête d’épingle ou d’une graine de coquelicot, on a longtemps pensé qu’ils étaient incapables d’apprendre quoi que ce soit », confie Alice Bridges, première auteure de l’étude. Pourtant, après 30 à 40 séances de 20 minutes, un tiers des bourdons novices a réussi à ouvrir la boîte. Ce comportement, ils n’étaient pas capables de l’inventer eux-mêmes : ils l’ont bel et bien appris en regardant leur mentor relever le défi avec succès.
La colonie se comporte alors comme un réservoir de savoir. Les nouveaux apprentissages peuvent se répandre rapidement dans une colonie, même si une version différente est découverte. Et surtout, la connaissance se diffuse jusqu’à plus de la moitié de l’effectif et se maintient même après la mort des instructeurs. Ce point est capital : le savoir survit à ceux qui l’ont transmis. C’est exactement la définition opérationnelle de la culture.
Le professeur Lars Chittka, co-auteur et figure centrale de ce champ de recherche, va encore plus loin dans les implications. « Cela soulève la possibilité que beaucoup des accomplissements les plus remarquables des insectes sociaux, comme les architectures de nids chez les abeilles et les guêpes ou les habitudes agricoles des fourmis éleveuses de pucerons et de champignons, puissent s’être initialement répandus en copiant des innovateurs habiles, avant de finir par faire partie du répertoire comportemental spécifique à l’espèce. »
Ce que cela change pour votre jardin
La portée de cette découverte dépasse largement le laboratoire. Les innovations peuvent se propager comme des mèmes de médias sociaux à travers les colonies d’insectes. Cette réalité indique qu’elles peuvent répondre à des défis environnementaux totalement nouveaux beaucoup plus rapidement que par des changements évolutifs, qui prendraient de nombreuses générations à se manifester. Dans un contexte de perturbation des écosystèmes et d’extinction massive des pollinisateurs, c’est une donnée nouvelle : les bourdons d’un biotope particulier accumulent peut-être des savoirs fourragers spécifiques à ce territoire, transmis de génération en génération à l’intérieur de la colonie.
Une nuance mérite cependant d’être posée ici. Les colonies de bourdons ne durent que deux à trois mois, ce qui laisse peu de temps pour accumuler beaucoup de savoir. La culture cumulative pourrait être plus impressionnante chez d’autres insectes sociaux proches, comme les abeilles domestiques, qui forment des colonies qui durent des années, voire des décennies. Le bourdon n’est peut-être qu’un premier signal : la vraie profondeur de la culture insecte reste à mesurer chez des espèces aux cycles plus longs, dont la complexité sociale n’a pas encore livré tous ses secrets.
Sources : ici.radio-canada.ca | ici.radio-canada.ca