La sonde Voyager 1 file en ce moment à quelque 25,4 milliards de kilomètres de la Terre, et pourtant personne n’a jamais réussi à percer les 11 petits kilomètres qui nous séparent du manteau terrestre. Cette asymétrie dit quelque chose de fondamental sur les limites de notre ingéniosité : vers le haut, on excelle. Vers le bas, la planète résiste.
Le paradoxe est d’autant plus saisissant que la croûte océanique, sous les océans, ne fait que 7 à 10 km d’épaisseur, séparant nos océans du manteau terrestre. Moins que la distance Paris-Versailles. Et pourtant, depuis soixante ans, chaque tentative d’atteindre ce territoire bute sur la même réalité : la chaleur, la pression, et des roches qui se comportent comme un organisme vivant dès qu’on les dérange.
À retenir
- Pourquoi avons-nous conquis l’espace mais échoué à descendre à peine plus loin que la hauteur d’une tour de bureau ?
- Le forage soviétique de Kola a atteint 12 km de profondeur et découvert quelque chose d’étrange : la roche s’est comportée comme du plastique
- Un nouveau navire chinois cible le manteau terrestre en exploitant une faille géologique : l’océan offre un raccourci de 11 km seulement
Sommaire
- La course du sous-sol, pendant de la conquête spatiale
- Le Meng Xiang : un mastodonte pour une cible de 11 km
- La géopolitique des profondeurs
La course du sous-sol, pendant de la conquête spatiale
Alors que les États-Unis et l’URSS se focalisaient sur l’exploration spatiale lors de la grande course des années 1960, les deux pays rivalisaient également pour une suprématie d’un autre type : celle vers le centre de la Terre. Le projet américain avait même un nom évocateur : Mohole. L’ambition ? Percer la croûte terrestre pour obtenir des échantillons de la discontinuité de Mohorovičić, la frontière entre la croûte et le manteau. Après cinq ans de travaux et un coût de plus de 50 millions de dollars, le projet fut arrêté, n’ayant pas dépassé 183 mètres de profondeur. Cent quatre-vingt-trois mètres. Soit la hauteur d’une tour de bureau parisienne.
Les Soviétiques, eux, ont tenu plus longtemps. Le forage SG-3, connu sous le nom de forage profond de Kola, a été réalisé à partir du 24 mai 1970 jusqu’en 1989 en URSS, dans la péninsule de Kola. Ce forage est le plus profond du monde, avec 12 262 mètres de profondeur. Un record qui tient toujours. Mais voilà ce qui rend ce chiffre vertigineux : le forage n’a pénétré qu’un tiers dans la croûte terrestre du bouclier scandinave, estimée à 35 km d’épaisseur, ramenant à la surface des roches vieilles de 2,7 milliards d’années. Le manteau ? Toujours hors de portée.
Ce n’est pas faute d’avoir essayé. Le forage a été stoppé en raison des contraintes techniques extrêmes et des températures élevées. À 12 kilomètres de profondeur, la température atteignait près de 180 °C, bien au-delà des 100 degrés anticipés par les ingénieurs. Les foreuses fondaient littéralement. Le projet fut scellé, puis abandonné, un couvercle métallique posé sur l’un des plus grands mystères scientifiques de l’humanité.
Le Meng Xiang : un mastodonte pour une cible de 11 km
C’est là qu’entre en scène le Meng Xiang. Premier navire de forage en eaux profondes de conception et de construction chinoises, il a été officiellement mis en service le 17 novembre 2024 à Guangzhou. Mesurant 179,8 mètres de long et 32,8 mètres de large, pour un poids de 42 600 tonnes, il est le plus grand navire de recherche scientifique de Chine.
L’objectif scientifique principal du Meng Xiang est d’atteindre la discontinuité de Mohorovičić, ou Moho, une frontière qui sépare la croûte terrestre du manteau sous-jacent. Le choix du forage océanique n’est pas anodin : la croûte terrestre sous l’océan ne représente qu’un tiers de l’épaisseur de la croûte continentale, offrant ainsi un raccourci géologique vers le manteau. Là où les Soviétiques ont buté sur 35 km de croûte continentale, le Meng Xiang cible une zone où l’obstacle se réduit à une dizaine de kilomètres.
Pour mener cette mission, le navire embarque de quoi tenir quatre mois en autonomie complète. Le Meng Xiang est une véritable station scientifique mobile, abritant neuf laboratoires spécialisés couvrant la géologie, la géochimie, la microbiologie marine, la technologie de forage et la science océanique. Il intègre également le premier système automatisé de stockage de carottes embarqué au monde, destiné à la recherche marine. Un détail technique qui semble anodin mais qui, dans les faits, change tout : chaque carotte remontée peut être analysée en temps réel, sans attendre le retour au port.
Le Meng Xiang a été conçu pour naviguer même dans des conditions extrêmes, y compris lors de super typhons. Selon la revue scientifique Nature, les premières expéditions scientifiques du Meng Xiang étaient attendues en 2026, tandis que le plan de forage à grande échelle vers le manteau a été conçu pour aboutir avant 2030, avec des scénarios dans les océans Pacifique ou Indien.
La géopolitique des profondeurs
Ce navire est un symbole de puissance technologique et d’indépendance stratégique pour la Chine, qui devient le premier pays à posséder un navire capable de forer aussi profondément sous l’océan, sans dépendre d’aucune technologie étrangère. La science, bien sûr. Mais pas seulement.
Avec le Meng Xiang, Pékin ne veut pas seulement comprendre le fonctionnement interne de la planète. Elle veut aussi explorer les ressources minérales et énergétiques enfouies dans les profondeurs : hydrates de méthane, gisements de cobalt ou de terres rares, tous convoités pour les technologies du futur. La même logique qui a envoyé des robots sur la Lune, la connaissance pure, doublée d’un appétit bien concret pour les ressources.
Les enjeux scientifiques restent néanmoins immenses. En accédant à des échantillons de croûte et de manteau terrestre, les chercheurs espèrent mieux comprendre les processus tectoniques et la dynamique interne de la Terre. Cette connaissance pourrait transformer notre approche de la prévision des séismes et des éruptions volcaniques, contribuant à la sécurité des populations. Ce n’est pas rien : chaque tremblement de terre majeur rappelle à quel point on ignore encore ce qui se passe à quelques kilomètres sous nos pieds.
Le forage de Kola avait d’ailleurs déjà réservé des surprises que personne n’avait anticipées. Les roches analysées contenaient de l’eau à des profondeurs considérées comme imperméables, un fait jusque-là jugé impossible. On y a également identifié 14 espèces fossilisées de micro-organismes, des traces de métaux précieux comme le cuivre, le nickel et même l’or. La Terre, manifestement, ne ressemble pas aux modèles qu’on en fait. Le manteau nous réserve sans doute d’autres démentis.
Le 8 janvier 2026, la base portuaire nord du Meng Xiang a officiellement commencé ses opérations à Qingdao, dans la baie d’Aoshan, renforçant la structure logistique pour la poursuite des campagnes en eaux profondes. Le navire n’a pas encore atteint le manteau, mais il est déjà entré dans la phase qui pourrait repositionner la science marine et l’accès au sous-sol océanique pour les prochaines décennies. Ce que personne ne sait encore, c’est ce que les foreuses trouveront au bout de ces 11 kilomètres, si tant est qu’elles y arrivent. Le forage de Kola avait rencontré une roche qui « se comportait comme du plastique » sous l’effet combiné de la chaleur et de la pression, déviant les tiges et rendant l’avancée quasi-impossible. Le Meng Xiang, lui, aura l’avantage de la croûte océanique plus fine et de trente ans de progrès technologique. Suffisant ? Réponse avant 2030.
Sources : newsly.fr | media24.fr