En confiant les rênes de cette soirée, sur le plan musical, à Valerio Galli, la direction de l’Opéra de Nice frappe un autre grand coup ! Non seulement, le maestro – originaire de Viareggio – est chez lui en terre puccinienne, territoire exploré, en particulier, pendant ses résidences estivales au festival de Torre del Lago, mais il établit avec l’Orchestre Philharmonique, en fosse, une belle complicité, se traduisant par le son rond d’une phalange toujours sous contrôle, dont les membres prennent visiblement du plaisir à s’écouter mutuellement et à faire entendre un Puccini qui se veut, ici, à plusieurs occasions, « symphoniste ». En cela, qu’il soit permis d’écrire que le grand triomphateur de la soirée, avec le metteur en scène, est, selon nous, le chef d’orchestre !
Dans les deux parties de l’ambitieux intermezzo qui ouvre le deuxième acte pour informer le spectateur des évènements survenus – l’Abbandono (l’Abandon) et La Tregenda (Le Spectre) – Galli sait superbement rendre cette expression dramatique constituée, d’une part, de la douleur d’Anna abandonnée et, d’autre part, d’une musique de danse infernale aux harmonies peu conventionnelles, faisant comprendre le basculement de la jeune infortunée.
En outre, même si Le Villi n’est pas encore Madama Butterfly, Galli parvient à faire passer le souffle de la dramaturgie puccinienne, dans l’air d’entrée d’Anna ou, plus encore, dans la fameuse scena drammatica-romanza de Roberto, à l’acte II, où il maîtrise l’indispensable équilibre entre puissance quasi-wagnérienne de l’orchestre et vocalità de l’interprète. Là encore un moment qui restera gravé dans notre mémoire.
Opéra-ballet, Le Villi est également une œuvre de théâtre musical puisqu’un narrateur est censé commenter certains passages de l’action dramatique. En confiant cette narration à la grande actrice italienne Monica Guerritore[2] – dont on a pu voir en début d’année Anna, le magnifique biopic consacré à Anna Magnani – l’Opéra de Nice met judicieusement en filiation directe le mélodrame lyrique avec une certaine vision du cinéma italien. Dans ses quelques interventions, on retrouve le pouvoir d’une voix parlée qui, même brièvement, fait autorité, d’autant plus que c’est autour de cette vision de femme que Stefano Poda construit l’histoire de son principal personnage féminin.
On a déjà dit plus haut que les artistes du chœur de l’Opéra de Nice s’étaient élevés, pour cette production, au statut de chœur antique avec tout ce que cela implique d’un strict point de vue dramaturgique. Particulièrement attentif et parfaitement préparé par Giulio Magnanini, c’est dans le chœur d’introduction et, bien évidemment, dans la magnifique prière de l’acte I, qui précède le départ de Roberto, que la formation niçoise donne le meilleur d’elle-même.
Le rôle de Guglielmo Wulf s’inscrit davantage dans les traces du Verdi de la maturité que dans un quelconque vérisme, notion bien peu adaptée ici : si Armando Noguera aborde cet emploi avec probité et un réel engagement dramatique, l’air « No ! possibil non è » ne semble pas totalement abouti pour cette voix foncièrement plus proche de celle d’un baryton-martin.
Des moyens vocaux, ce n’est pas ce qui manque à Vanessa Goikoetxea ! Nous avions découvert la jeune soprano, originaire de Floride, dans Rusalka, sur cette même scène. Toujours dotée d’une projection vocale particulièrement incisive et d’un aigu d’airain, cette attachante artiste fait l’effort louable de garder le sens de la nuance et de la morbidezza, caractéristiques du compositeur toscan, dès son air d’entrée “Se come voi piccina”.
Il revenait à Thomas Bettinger d’incarner le rôle particulièrement éprouvant de Roberto. Avec une voix vaillante à laquelle cette tessiture assez centrale convient, le ténor français lance toutes ses forces, pour cette Première, dans le duo déjà fort mélodramatique du premier acte, mais aussi, surtout, dans sa grande scène de l’acte II où ses accents fiévreux font passer le souffle post-romantique indispensable à cette musique.
Coproduit avec les Opéras de Grand Avignon, Marseille et Toulon Provence Méditerranée, la vision de ces Villi selon Stefano Poda devrait continuer à trouver son public et à parfaire notre connaissance du maître incontesté du mélodrame moderne.
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[1] J’ai vu souvent, à des fêtes moins belles, / Briller dans les cheveux d’une femme à l’œil noir / Des diamants aux vives étincelles /Comme l’étoile bleue au ciel sombre le soir. / Et j’aime mieux l’églantine séchée / Dont ses cheveux tout un grand jour furent liés, / Et j’aime mieux la mousse encore penchée / Qui garde empreints, sur son velours ses petits pieds. (Alphonse Karr, Les Willis,1856).
[2] … venue remplacer la non moins grande Dominique Sanda, initialement prévue !