Par
Marie Lamarque
Publié le
1 mai 2026 à 12h26
Sa voix portante résonne dans les allées vides du « Père Lachaise » toulousain. A 77 ans, Jean-Pierre Mezure arpente d’un pas vif les chemins, plus ou moins étroits, qui séparent la vingtaine de milliers de tombes du cimetière de Terre-Cabade. « 300 000 personnes environ sont inhumées ici », lance ce passionné de patrimoine.
S’il ne peut raconter les histoires de tous les résidents de ce site perché sur les hauteurs de Jolimont et qui s’étend sur plus de 28 hectares, celui qui est aussi le délégué général du Souvenir français de la Haute-Garonne tient à entretenir la mémoire de personnalités locales souvent méconnues.
Une mission qu’il remplit à l’occasion de commémorations, mais aussi lors de visites privilégiées organisées notamment à l’occasion du Printemps des cimetières. Avant ces prochains rendez-vous, qui se tiendront le samedi 9 mai 2026, le guide nous entraîne dans ce labyrinthe de pierres et de marbres où les faits historiques croisent les légendes.
Ce général qui a tout sacrifié pour ses hommes…
« A travers les histoires des morts, on peut tirer des leçons, se rappeler de valeurs applicables aujourd’hui », souligne Jean-Pierre Mezure. Il prend en exemple le parcours du général Louis Cassagne (1774-1841) dont la tombe, récemment restaurée, se distingue par sa colonne.

Jean-Pierre Mezure devant la tombe du général Cassagne. (©Marie Lamarque / Actu Toulouse)
Sous les ordres de Napoléon, le général participe notamment à la campagne d’Egypte et prend part « dans une quinzaine de batailles. Chacune d’elles lui laissera une blessure ». Mais en plus d’être un combattant reconnu – dont le nom est gravé sur l’Arc de triomphe à Paris – c’est un geste honorable qui fait l’admiration de Jean-Pierre Mezure. « Pour sauver l’artillerie et les caissons de l’armée, il a sacrifié ses biens (argenterie, chevaux…) et toutes ses économies. Une belle preuve d’humilité », indique le passionné.
…et celui qui a désobéi à Napoléon Ier
Autre général qui s’est distingué lors de grandes batailles, notamment celle contre Wellington en avril 1814 : Marie-Etienne Barbot (1770-1839). Né à Toulouse, il repose, lui aussi, dans le célèbre cimetière. Jean-Pierre Mezure attire l’œil sur un détail de sa sépulture : un poisson sculpté… « Un barbeau », sourit-il.
Là encore, le guide ne peut résister à l’envie de partager une anecdote de sa vie. Sous les ordres de Napoléon Ier, il reçoit la consigne de fusiller, en Allemagne, 30 habitants dont le peuple est accusé d’avoir assassiné un officier français. Convaincu de leur innocence, Barbot désobéit et ment dans un rapport, en mentionnant que les exécutions ont bien eu lieu. « Comme quoi, dans le milieu militaire, rien n’oblige l’exécution d’un ordre », relève Jean-Pierre Mezure.
Ce meurtre qui a défrayé la chronique
La visite se poursuit et les histoires s’enchaînent. Le passionné est inarrêtable, son stock de commentaires, inépuisable. « Ici, vous avez la tombe de Cécile Combettes, décédée en 1847, à l’âge de 14 ans », tout près du pensionnat des Frères dans le quartier de Saint-Aubin.
La mort de cette jeune fille, « qui travaillait dans la reliure », défraya la chronique. « Elle a été tuée de façon abominable. Après une instruction et un procès menés à charge », Frère Léotade est accusé, condamné, avant de mourir au bagne de Toulon. « Le véritable coupable aurait avoué son forfait auprès d’un curé. Mais jamais justice n’a été rétablie », poursuit Jean-Pierre Mezure.

Cécile Combettes, 14 ans, a subi les assauts d’un violeur, avant d’être mortellement frappée à la tête (©DR)Cette tombe « appréciée des collégiennes »
A peine l’histoire terminée, il ne faut pas traîner pour emboîter le pas du Toulousain. « Voici une tombe que les collégiennes aiment bien », introduit le guide. Jane Dieulafoy (1851-1916), épouse de Marcel Dieulafoy (1844-1920), archéologue, auteur de fouilles en Perse et au Maroc exposées au musée du Louvre. « Amie de Colette et de George Sand, elle suit son mari à l’âge de 19 ans, mobilisé pendant la guerre de 1870 contre la Prusse. » Jane n’a pas peur de transgresser les règles et se grime en homme pour se battre. « Sur le champ de bataille, on pense qu’elle est le fils de son mari », s’amuse Jean-Pierre Mezure.
Aussi très sportive – elle fait notamment « du vélo et de l’équitation » – elle délaisse le port de la robe au profit du pantalon, bien plus pratique. « Elle est à l’origine de l’abrogation de la loi qui interdisait aux femmes le port du vêtement. »
Dans la bouche de Jean-Pierre Mezure résonnent encore d’autres noms : Jules Léotard (1838-1870), l’inventeur du trapèze volant « qui a donné son nom à un justaucorps » utilisé en danse et gymnastique ; Georges Ancely (1847-1919), photographe ayant immortalisé le Toulouse de son époque et qui a connu l’apparition des premières plaques de verre au gélatino-bromure d’argent ; sans oublier la tombe de Sainte-Hélèna sur laquelle, chaque année, « des étudiants déposent des mots, dans l’espoir de réussir leurs examens ».
« Mon rêve serait de faire chanter une classe »
Toutes ces connaissances ont été le fruit de travaux « avec le conservateur du cimetière, des historiens… », détaille Jean-Pierre Mezure. Un travail qui, certes, permet toujours d’en apprendre plus sur les personnalités locales, mais aussi de sensibiliser sur la nécessité de préserver et restaurer des tombes.
Sa passion, cet originaire de la Moselle la tire de son « histoire familiale marquée par la Grande Histoire. Mon arbre généalogique remonte jusqu’à l’époque des Croisades », partage-t-il, fièrement.

Le cimetière de Terre-Cabade à Toulouse n’a pas fini de livrer ses secrets. (©Léa Afonso / Actu Toulouse )
Pour le passionné, les recherches sont sans fin car Terre-Cabade est loin d’avoir livré tous ses mystères. Il déplore que ce lieu, devenu son terrain de jeu, soit de plus en plus la scène de deals et de vols. Jean-Pierre souhaite, plutôt, qu’il se réinvente, à sa manière. Pourquoi pas y accueillir un petit concert ? Car on y retrouve aussi la tombe de Charles Borel-Clerc (1879-1959), à qui l’on doit, parmi d’autres tubes des années 20 à 40, Ah ! Le petit vin blanc. « Mon rêve serait de faire venir une classe qui pourrait chanter devant sa tombe », sourit-il.
Infos pratiques
Visite du cimetière Terre-Cabade à l’occasion du 10e anniversaire du Printemps des cimetières.
Le samedi 9 mai à 10h au niveau de l’entrée Salonique sur le thème des combattants oubliés ; à 14h au niveau de l’entrée Terre-Cabade sur le thème « justice, valeurs morales et héroïsme ».
Sur réservation auprès du conservateur au 05 61 22 22 76.
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