Cinquante ans. C’est le temps que les scientifiques ont consacré à étudier les orques résidentes du Sud, population la mieux documentée de toutes les baleines sur la planète. Et pourtant, c’est en juin 2025, grâce à des drones de nouvelle génération, qu’une équipe du Center for Whale Research (CWR) et de l’Université d’Exeter a mis au jour un comportement jamais décrit : ces orques fabriquent des outils à partir d’algues pour se masser mutuellement. Une première absolue chez les mammifères marins, publiée dans la revue Current Biology.

À retenir

  • Un comportement jamais observé chez aucun animal marin en 50 ans d’études intensives
  • Comment des drones révolutionnaires ont capturé ce qui restait invisible depuis des décennies
  • Une population de seulement 73 individus risque de disparaître avec cette culture unique

Sommaire

  1. Un geste précis, une fabrication délibérée
  2. Hygiène, lien social, ou les deux à la fois ?
  3. Ce que les drones ont révélé en 50 ans d’études aveugles
  4. Une culture unique, une population en sursis

Un geste précis, une fabrication délibérée

Les orques ciblent des tiges de varech géant (Nereocystis luetkeana) d’environ 60 centimètres, saisies par leur stipe, la partie longue et étroite proche du point d’ancrage de la plante. Ce n’est pas un jeu de hasard avec une algue flottante. Elles ne se contentent pas « de trouver un morceau d’algue et de l’utiliser », elles « le modifient pour en faire quelque chose de vraiment différent », souligne Michael Weiss, directeur de la recherche au CWR. « C’est pourquoi nous disons qu’ils fabriquent ou façonnent un outil. »

Leurs dents, les mouvements de leur corps et la force de traction leur permettent de sectionner le morceau. Elles s’approchent ensuite d’un partenaire, retournent l’algue sur toute la longueur de leur rostre et pressent le bout contre le flanc du congénère. Cette séquence peut durer jusqu’à quinze minutes et inclut souvent un échange des rôles entre les partenaires. Le mot « massage » s’impose naturellement, même si les chercheurs préfèrent le terme technique qu’ils ont eux-mêmes forgé : l’allokelping.

Ce qui rend ce comportement encore plus singulier, c’est sa dimension symétrique. D’autres mammifères utilisent des outils et se toilettent mutuellement, mais la situation des orques est particulière, « en partie parce que deux animaux en tirent des avantages communs. Nous n’avons pas une baleine avec un bâton qui gratte l’autre. Nous avons deux baleines avec du varech entre elles qui se frottent simultanément l’une contre l’autre. Et c’est vraiment unique. » Chez les chimpanzés, le toilettage à l’outil reste marginal et souvent induit par l’humain. Ici, c’est une pratique spontanée, généralisée à toute une population.

Hygiène, lien social, ou les deux à la fois ?

Ferme et flexible, la tige de varech est « comme un tuyau d’arrosage rempli, avec une surface extérieure glissante », des caractéristiques qui « en font un outil de toilettage idéal », selon Michael Weiss. Mais l’hypothèse hygénique ne suffit pas seule à expliquer l’ampleur du phénomène. Les orques utiliseraient le varech pour aider à éliminer la peau morte, ce qui peut être difficile pour les mammifères marins en eau froide. Les chercheurs ont d’ailleurs trouvé des indices que les individus présentant davantage de peau en mue sont plus enclins à pratiquer l’allokelping.

Le varech brun possède également des propriétés antibactériennes et anti-inflammatoires qui pourraient apporter des bénéfices supplémentaires aux baleines. Côté social, le parallèle avec les primates est frappant. Chez les primates, y compris les humains, le toucher atténue le stress et contribue à construire des relations. Les orques sont connues pour se toucher avec leur corps et leurs nageoires, mais l’utilisation du varech pourrait enrichir cette expérience.

Le comportement a été observé 30 fois au cours de 8 des 12 jours d’observation, chez toutes les classes d’âge et de sexe, mais plus souvent chez les individus étroitement apparentés ou du même groupe d’âge. Ce n’est donc pas un caprice individuel ni une curiosité passagère : c’est un trait culturel ancré dans la vie quotidienne du groupe.

Ce que les drones ont révélé en 50 ans d’études aveugles

Le comportement est « vraiment cryptique », explique Weiss. « Il se passe presque entièrement sous l’eau et c’est un morceau de varech coincé entre deux animaux qui fait à peine 60 centimètres. » Voilà pourquoi aucun chercheur ne l’avait repéré depuis un demi-siècle d’observations menées depuis des bateaux ou depuis la côte. Cette population a été « formellement étudiée pendant 50 ans, les orques les mieux étudiées sur la planète, et pourtant de grandes découvertes peuvent encore être faites », résume Rachel John, étudiante en master à l’Université d’Exeter. « Les vidéos que nous obtenions avec nos anciens appareils n’étaient pas de qualité suffisante, mais les images actuelles montrent ce comportement en grand détail. »

Ce type de pratique est « très rare » chez les animaux, qui utilisent les outils principalement pour la quête de nourriture, selon Darren Croft, professeur à l’Université d’Exeter. Les corbeaux utilisent des bâtons pour extraire des larves, les loutres de mer fracassent des coquillages contre leur ventre, certains dauphins se servent d’éponges pour fouiller le fond marin. Mais c’est la première fois que l’utilisation mutuellement bénéfique d’un outil fabriqué est documentée chez des animaux marins.

Une culture unique, une population en sursis

Les scientifiques font l’hypothèse qu’il s’agit d’un trait culturel « unique » à cette population d’orques dites « Résidentes du Sud », dont il ne restait plus que 73 individus en juillet 2024. Soixante-treize. Soit, à peu de choses près, la population d’un village de montagne. Ce comportement ne s’acquiert pas à la naissance. Il s’apprend et, au fil des interactions, se renforce. Ce qui pose une question d’une gravité particulière : si la population s’effondre, cette pratique disparaît avec elle.

Ces cétacés sont menacés par la disparition de leurs proies et la pollution, tandis que les champs d’algues brunes où ils fabriquent leurs outils sont en déclin à cause du réchauffement climatique. Les forêts de varech où ils sélectionnent leurs outils de toilettage régressent sous l’effet de la hausse des températures océaniques. Protéger ces forêts pourrait être déterminant pour préserver cette culture unique et assurer la survie de la population pour les générations à venir.

Si cette population disparaît, « nous perdons bien plus que 73 animaux individuels ou une lignée génétique », avertit Weiss. « Nous perdons une société complexe et un ensemble profond et unique de traditions culturelles. » Une phrase qui résonne différemment depuis que l’on sait que parmi ces traditions, il y a celle de se retrouver à deux, sous la surface froide du Pacifique, pour partager le geste tranquille d’une tige de varech qui roule entre les corps.