Sociologue et chercheur associé à l’École des hautes études en sciences sociales, à Paris, Bartolomeo Conti est spécialiste des questions liées à l’islam dans les sociétés contemporaines et des processus de radicalisation, en France comme en Italie.
Avec Les Musulmans dans la ville, publié aux éditions Le Bord de l’eau en octobre 2025 (1), il dresse, après six ans d’enquête, un portrait complexe et édifiant de l’islam à Nice.
Pourquoi avoir enquêté à Nice ?
De par sa proximité avec l’Algérie, anciennement française, Nice a toujours eu une importante communauté arabo-musulmane. En 1936, Jean Médecin se disait « soucieux de promouvoir le bien-être religieux des musulmans qui affluent sur la Côte d’Azur et qui vivent parmi nous. » Une mosquée en centre-ville, symbole d’inclusion, était alors envisagée. Quatre-vingt-dix ans après, ça n’a toujours pas abouti. Après la guerre d’Algérie et la ghettoïsation des harkis, le climat s’est tendu autour de l’islam. Depuis, il y a un blocage institutionnel.
Pourtant, les mentalités ont changé…
Quand la première génération, qu’incarnent les chibanis, envoyait l’argent et se faisait enterrer au Maghreb, les générations suivantes sont nées en France, sont attachées à Nice. Elles y font leurs études, connaissent une ascension sociale, deviennent propriétaires, fondent un foyer. Ces jeunes et leurs parents occupent la ville dans son ensemble, fréquentent des milieux très divers, sont intégrés au tissu associatif et économique. Ils aspirent à une mosquée ouverte sur la cité.

Alors pourquoi parlez-vous de marginalisation ?
L’islam n’est pas compris, alors il est stigmatisé. Une culture du soupçon enferme les musulmans, comme elle a pesé sur d’autres minorités par le passé. Les Italiens ou les juifs, selon une rhétorique très similaire, ont aussi été taxés de séparatisme et d’entrisme. C’est la figure du bouc émissaire qui se renouvelle. La question de la religion est en réalité un prétexte. Avec la montée du nationalisme identitaire, de plus en plus de politiciens tentent ce discours stigmatisant. Ils voient des radicaux partout sans connaître les dynamiques internes, sans s’appuyer sur des faits. Mais cela suffit à rapporter des voix.
Qu’est-ce qui a changé après l’attentat du 14 juillet 2016 ?
La souffrance est centrale dans la construction d’une identité collective. Un message politique fort, suivi de grands débats, aurait permis de faire front ensemble. Mais ça ne s’est pas fait et les amalgames se sont accentués. D’une certaine manière les musulmans ont été niés dans leur souffrance.
Face aux stigmatisations, comment réagit la communauté ?
Face à l’hypervisibilité médiatique et politique, certains s’effacent, évitent le débat. Leur représentation leur échappe. Ça fracture et entraîne un repli communautaire. D’autres tentent de retourner le stigmate. Ils vont exacerber les signes d’appartenance. L’augmentation du port du voile relève moins de l’islamisation de la France que de cette dynamique. C’est une posture contestatrice mais réductrice qui ne reflète pas la pluralité de leur identité.
Pourquoi dites-vous qu’au sein de la communauté, la réussite est individuelle et l’échec collectif ?
Les parcours de réussite, nombreux chez la nouvelle génération, ne sont pas mis en avant. Parfois, ceux qui s’en sortent ne veulent plus être associés aux quartiers stigmatisés ou sont conscients d’être une exception dans une communauté encore marginalisée. Comme tout groupe humain, celle-ci se construit autour de blessures : le rejet, le racisme sont des expériences partagées qui collectivisent l’image de la victime. Enfin, « l’Autre » finit par se définir avec les mêmes mots, le même regard essentialiste et péjoratif, que celui du dominant.

L’absence de figures pouvant porter la voix des musulmans est souvent dénoncée par les institutions. Pourquoi cette critique ?
Afin de justifier la non-délivrance d’un permis de construire pour une mosquée, les mairies successives ont reproché aux musulmans leur absence d’organisation, les divergences des deux grandes fédérations [2]. Mais, c’est un prétexte, la communauté comme bloc monolithique n’existe pas, comme chez les juifs ou les chrétiens. Pourtant, l’État, la mairie demandent toujours aux musulmans de parler d’une seule voix. Ils cherchent à institutionnaliser le débat pour mieux le contrôler.
Les imams ont alors une double injonction : agir dans la cité pour sortir de l’immobilisme, porter la voix des fidèles… et en même temps se tenir loin de ces débats pour ne pas être taxés d’ingérence, d’entrisme dans un pays laïque. Idem pour les associations non religieuses : elles sont tenues de s’occuper des « leurs » sur délégation des institutions, mais sont accusées de confessionnalisme dès lors que des revendications sont entreprises. Si elles persistent, les subventions sont coupées.
N’y a-t-il quand même pas un problème de gouvernance ? Avec des leaders religieux en place depuis des années ?
Sans revenir sur la fracture générationnelle, notons leur absence de vision institutionnelle. Dès qu’il y a des fonds, au lieu de s’ouvrir sur la ville, de lancer des cycles de conférences, d’organiser des groupes de travail entre mosquées, avec d’autres cultes ou la mairie, ils font des extensions de mosquées. L’État a contribué à cette course aux mètres carrés en répartissant les sièges et le pouvoir au sein du Conseil français du culte musulman en fonction de l’ampleur des mosquées.
Le dialogue avec les autorités étant grippé, cela a-t-il contribué à convaincre certains responsables qu’il fallait faire sans elles ?
Cet immobilisme entraîne une dangereuse perte de droits et de devoirs. Des membres de la communauté sont tentés de se détourner des institutions. Sortir du cadre associatif, c’est perdre toute traçabilité, idéologique et financière. C’est un glissement en dehors de la République. Voilà pourquoi il faut toujours maintenir le dialogue et apporter de la reconnaissance.
(1) Les Musulmans dans la ville, Fabrique de la menace, assignations et dynamiques citoyennes à Nice, éditions Le Bord de l’eau, 2025, 216 p., 20 euros.
[2] L’Association des musulmans des Alpes-Maritimes et la Fédération azuréenne des mosquées et institutions islamiques indépendantes.