Crécelle, clairon, klaxon, corne de brume… Ambiance de kermesse ou de tribune hier après-midi devant l’inspection académique du Bas-Rhin, à Strasbourg. Un bruit assourdissant a réveillé la Neustadt qui a découvert, pour l’occasion, qu’il y avait une vie en dehors de l’Eurométropole. On l’appelle la ruralité. Un territoire et un mode de vie qu’une vingtaine de parents et d’élèves du nord de l’Alsace sont venus défendre en protestant contre la fermeture de classes à Leutenheim et Roeschwoog.
Un cercueil blanc maculé d’empreintes de mains noires indique que l’heure n’est pas à la fête. « L’école maternelle a fait grandir des enfants pendant des générations et des générations », explique au micro Yasmine, 10 ans, de Leutenheim, commune qui « n’a plus ni boulangerie, ni restaurant, ni épicerie, ni médecin ». Sa camarade, Sarah, 8 ans, s’adresse directement à Emmanuel Macron, façon Martin Luther King : « Monsieur le président, j’ai un rêve, celui d’un pays où tous les enfants peuvent apprendre et grandir dans leur village ».
« Nous ne sommes pas assez entendus »
Les enfants et les adultes témoignent tous d’une même crainte, celle de voir un univers disparaître, en voie d’être « rayé d’un trait de plume » par une administration lointaine et froide. Maman de Gustave et Lucien, Adeline Mehr relève que le village où vivent ses deux garçons est « un refuge et un monde à leur taille ». Elle refuse que les gamins « deviennent des statistiques » et souligne que « ce qui est rationnel sur le papier ne l’est pas dans la vie ».
Ce sentiment d’être déclassé est omniprésent. « Nous ne sommes pas assez entendus », déplore pour sa part Thomas Meichel, membre du collectif des parents d’élèves opposé à la fermeture d’une classe dans l’école de Dauendorf-Neubourg. « On pourrait se retrouver avec des triples ou quadruples niveaux , ce qui est compliqué pour les enseignants. »
La manifestation est organisée par le collectif La main noire et par les citoyens de la commune de Leutenheim, qui cherchent à élargir la contestation à l’échelle alsacienne. Rim Ayari-Heyd, à l’origine de La Main noire, dénonce « l’absence de concertation » de l’Éducation nationale.
« Les villages sans école n’attirent pas »
Au même moment, une quinzaine de maires concernés par des fermetures de classes en Alsace du nord, emmenés par le député Théo Bernhardt (Rassemblement national), étaient « reçus par le directeur académique ». Les municipalités, qui ont fortement investi dans les bâtiments scolaires se sentent aujourd’hui trahies. « Les élus sont mis devant le fait accompli », regrette Christian Ball, le nouveau maire de Stundwiller, en pointant un « paradoxe » manifeste : « Les villages sans école n’attirent pas ».
Avant de s’engouffrer dans le bâtiment de style néo-renaissance allemande, les maires s’arrêtent un instant sur le perron pour faire photo autour de Théo Bernhardt. Derrière le portail, Rim Ayari-Heyd rappelle que La main noire est un « collectif citoyen et apolitique » dont le nom renvoie au groupe de résistants alsaciens qui a combattu la nazification de l’Alsace dès septembre 1940. Un choix délibéré censé « éviter toute récupération politique », estime-t-elle devoir préciser.