Alors que la franchise des Moana Pasifika semble condamnée à disparaitre pour des raisons financières, les Polynésiens ont-ils laissé une trace indélébile de leur héritage en Super Rugby ?
Qu’est-ce qu’une utopie ? « Une réalité en puissance », répondait l’ancien maire de Lyon Edouard Herriot, tandis que Victor Hugo voyait en elle « la vérité de demain ». De biens beaux mots, empreints d’emphase et d’illusion, auxquels on peut toutefois préférer la définition du Larousse : « projet dont la réalisation est impossible, dont la conception ne tient pas compte de la réalité ». Une définition plus terre à terre, qui correspond malheureusement beaucoup mieux à la destinée des Moana Pasifika, dont les rêves bleus se font finalement fracassés sur les récifs de la réalité économique. Ainsi, l’équipe qui disputait le Super Rugby depuis 2022 est aujourd’hui menacée d’insolvabilité. Le 14 avril, les soixante salariés du club ont été informés de la décision de mettre fin à l’activité de la franchise, dont l’originalité était d’être constituée uniquement de joueurs originaires des îles Samoa, Tonga et Cook. La raison ? Financière, évidemment, puisque le sponsor principal de la franchise, la Pasifika Medical Association (PMA, association à but non lucratif qui lutte contre les inégalités d’accès aux soins en Nouvelle-Zélande), a perdu des marchés publics et n’a plus les fonds pour assumer les 12 millions de dollars néo-zélandais (soit près de 6,5 millions d’euros annuels) de budget. Signe annonciateur, celui qui avait été le visage de l’équipe la saison dernière, le meilleur joueur du monde Ardie Savea, est allé se refaire une santé physique et financière avec les Kobeco Steelers, au Japon. Un départ forcément symbolique car au-delà d’avoir atteint le meilleur classement de leur histoire (septième, à une petite place seulement des phases finales), les Moana Pasifika ont manifestement connu avec Savea leur chant du cygne, le projecteur médiatique qui s’était alors braqué sur eux leur ayant permis d’atteindre le but recherché : faire valoir leur culture.
Las pour les Moana Pasifika, si les réseaux sociaux sont incontournables de nos jours, ils n’en suffisent pas pour autant à faire bouillir la marmite. Mais faut-il pleurer leur fin pour autant ? On n’en sait fichtrement rien, au vrai. Car si l’idée de mettre en valeur une culture pouvait paraître séduisante, le risque d’un certain communautarisme au sujet de cette franchise nous a toujours interpellés, de notre point de vue certainement biaisé d’Européen. Tout comme on demeure persuadés que le choix de baser cette franchise à Auckland, au nom de la forte communauté polynésienne recensée dans la capitale néo-zélandaise, demeurait sujette à caution. Reste qu’après cinq ans d’utopie, la trace laissée par les Moana Pasifika ne disparaîtra pas de sitôt, laquelle aura au moins réveillé la fierté des Polynésiens, dont la voix compte de plus en plus au sein des All Blacks. Un héritage indélébile, dont le récent changement de sélectionneur a clairement fait foi…