La voie des yeux océan
Il y a deux films en un dans Billie Eilish – Hit Me Hard and Soft : The Tour. Le premier, qu’on pourrait analyser comme étant sa surface, est un objet hagiographique relativement attendu autour de la chanteuse, qui alterne ses performances live avec d’autres phases documentaires dans les coulisses du show. L’insistance est faite sur sa relation privilégiée avec ses fans, clairement visés par cette lettre d’amour. Billie Eilish tient son narratif d’icône féministe, dont les textes sensibles et dépressifs sont accueillis en véritables sessions thérapeutiques par des cohortes de jeunes fans dans le mal-être, sur lesquels de nombreux inserts sont faits pendant le film.
Cette proximité, bien que sincère, nécessite le maintien d’une image travaillée, et le long-métrage se passionne pour le sens du détail de l’artiste, control freak auquel James Cameron s’identifie. Il faut dire que le concert de Hit Me Hard and Soft n’est pas seulement un enchaînement de tubes passant habilement par les différents styles musicaux explorés par Eilish, de la pop ASMR au rock en passant par ses inspirations hip-hop et électro. On est face à un son et lumière dément, réfléchi dans ses variations d’ambiances, de couleurs et de scénographie, notamment avec cette cage lumineuse et sa plateforme flottante.
Et James transcenda le film de concert
Dès lors, James Cameron a l’opportunité de s’amuser avec ce terrain d’expérimentation en 3D inédit. Les arêtes des architectures, les lens flares des projecteurs, les fondations de la scène sous laquelle se font la plupart des transitions, tout est fait pour exploiter le moindre centimètre carré et tester des visions improbables, autant dans le jaillissement que la profondeur. Le réalisateur d’Avatar prouve une nouvelle fois qu’il réfléchit comme personne les possibilités de l’outil, à commencer dans ces travellings aux lignes de fuite parfaites depuis les gradins, qui semblent se prolonger dans la salle de cinéma.
Il a conscience de capter un spectacle différent de la plupart des pop-stars actuelles (Taylor Swift, Beyoncé…), dont l’ampleur se traduit par une palanquée de backup singers et de danseurs. À l’image de sa musique, Billie Eilish est le centre de gravité quasi solitaire de son show, alors que ses musiciens sont pratiquement cachés dans une fosse sur la scène. Détachée par la 3D du papier peint que compose la foule autour d’elle, la chanteuse devient la cheffe d’orchestre d’une intimité de stade contradictoire, que Cameron pénètre en plaçant ses caméras au plus près d’elle, voire en la laissant prendre le contrôle de la mise en scène (merveilleux moment pendant Bad Guy, où elle se saisit d’un objectif 3D de poche comme s’il s’agissait d’un smartphone).
Un peu de vertige en 3DWhen the party’s over
Et c’est là que se dessine le deuxième film au sein de Hit Me Hard and Soft : The Tour, qui pirate son programme un peu trop positif. Le corps de la star paraît bien petit dans l’immensité de sa propre scénographie. Billie Eilish est même cachée dans une caisse de régie qui l’amène vers la scène, avant de s’enfermer dans une autre cage qui la révèle au public. Ces prisons successives, ces poupées gigognes surcadrantes, à leur tour amplifiées par la 3D, en viennent à symboliser une dévotion de la performance, celle attendue par le public dans un show-business de plus en plus carnassier.
L’artiste montre d’ailleurs les bandages sur ses chevilles fatiguées, et les griffures sur ses bras lorsqu’elle se donne à une fosse qui n’avait jamais aussi bien porté son nom. Et si les films de concert modernes étaient voués à filmer cette cannibalisation de l’individu, ce cadeau d’une performance totale, drainante et épuisante ? Il est peut-être là, le véritable intérêt de la 3D de James Cameron, qui sublime la chanteuse dans l’espace qu’elle s’est créée tout en la mettant face à une foule devenue oppressante par la stéréoscopie.
Hit Me Hard and Soft s’impose en expérience sensorielle géniale, bien qu’éreintante, qui engloutit le spectateur en lui donnant un arrière-goût de l’expérience à la fois grisante et terrifiante d’une telle célébrité. Le champ lexical de l’addiction émerge à plusieurs reprises pour définir un amour reçu de cette masse informe de gens.
Qu’elle pogote ou court d’une extrémité à l’autre de la scène, Billie Eilish est filmée comme un tigre en cage, qui rebondit sur les surfaces de cette prison métaphorique en trois dimensions. La seule ouverture se fera lors du dernier plan, sur la vitre d’une voiture baissée qui lui donne enfin accès à l’air libre.

