- La Russie a massivement bombardé l’Ukraine mardi, tuant une trentaine de personnes, dont de nombreux civils.
- Un coup de pression avant l’instauration d’une trêve ce week-end, à l’occasion des commémorations du 9-Mai à Moscou, qui s’annoncent sous haute tension.
- Cette violente offensive n’occulte pas pour autant la fébrilité de l’armée russe sur le terrain, où elle a même reculé, explique le colonel Michel Goya, consultant militaire pour LCI.
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Ukraine-Russie : des discussions de paix sous tension
Quelques jours seulement avant l’instauration d’une trêve, les bombardements se sont enchaînés sur l’Ukraine. Au moins 28 personnes ont perdu la vie dans des frappes russes mardi 5 mai (nouvelle fenêtre) sur l’est et le sud du pays, juste avant un cessez-le-feu annoncé par Moscou pour les 8 et 9 mai, à l’occasion des commémorations de la victoire soviétique contre l’Allemagne nazie (nouvelle fenêtre). Un « cynisme absolu », a fustigé le président ukrainien Volodymyr Zelensky, qui avait annoncé son propre cessez-le-feu dès mercredi (nouvelle fenêtre). Mais malgré ce déchaînement de feu, qui a fait de nombreuses victimes civiles, cette offensive ne masque pas les difficultés que rencontre l’armée russe sur le front terrestre, où sa progression est gelée depuis des semaines, explique à TF1info le colonel Michel Goya, historien et consultant militaire pour LCI.
Ces frappes russes qui ont endeuillé l’Ukraine mardi montrent-elles que Moscou maintient toujours la pression, dans l’est et le sud du pays notamment ?
Oui, mais elle maintient en réalité la pression partout sur le territoire ukrainien. Les Russes ont toujours une capacité de frappe dans la profondeur, qui fait effectivement mal. Ils ont réussi à reconstituer leur arsenal de missiles, et surtout ils ont constitué une véritable industrie de drones à longue portée (nouvelle fenêtre). Stratégiquement, c’est toujours spectaculaire et c’est une pression mise sur la population ukrainienne, même si elle est moins forte que lors de l’hiver passé.
Mais pour l’instant, ces opérations restent assez stériles, parce qu’ils sont bloqués par ailleurs. Sur la ligne de front terrestre, les nouvelles ne sont pas bonnes pour eux. Le mois dernier, ils ont reculé et perdu au moins une centaine de kilomètres carrés (nouvelle fenêtre), une première depuis la contre-offensive ukrainienne de l’été 2023. C’est minuscule, mais cela reste quand même symbolique : pour le moment, les Russes n’avancent plus.
Cette situation est symptomatique de problèmes profonds, et cela alors même que l’Ukraine ne bénéficie plus de l’aide matérielle américaine. Le rapport de force n’est pas forcément en train de s’inverser, mais les Ukrainiens tiennent tête.
Diplomatiquement, les Russes restent toujours sur la même position, malgré l’échec évident de leur stratégie sur le terrain
Colonel Michel Goya, consultant militaire pour LCI
Quels sont ces problèmes qui paralysent l’armée russe ?
Tout d’abord, les Russes n’arrivent plus à progresser : le système défensif ukrainien tient la route. Même les nouvelles méthodes d’infiltration qui avaient été mises au point, en dispersant les moyens pour essayer d’échapper aux drones (nouvelle fenêtre), ne suffisent pas. Non seulement cela ne marche pas, mais cela entraîne aussi des pertes très lourdes, qui ont beaucoup augmenté. Elles atteignent des niveaux tels qu’elles ne compensent plus le renouvellement des forces (nouvelle fenêtre).
La Russie atteint ainsi les limites du modèle de recrutement volontaire contre prime : elle a de plus en plus de mal à payer les grosses soldes proposées, et le bassin de recrutement commence peut-être à s’épuiser un peu. Et si les pertes dépassent les recrutements, le corps expéditionnaire va forcément s’appauvrir. À tel point que l’idée de faire appel à nouveau à des réservistes ou à une forme de mobilisation forcée flotte dans l’air, depuis un certain temps.
Cette situation suscite-t-elle des inquiétudes en Russie ?
Il y a de plus en plus de critiques internes sur la conduite de cette guerre, y compris de la part de nationalistes, de blogueurs militaires, qui dénoncent l’impasse dans laquelle le pays se trouve, alors que sur le plan diplomatique, rien n’a bougé (nouvelle fenêtre).
Le seul atout du côté russe actuellement, c’est d’ailleurs le black-out qui a été imposé sur la guerre en Ukraine, en raison du conflit en Iran, qui masque tout le reste. Il n’y a plus de pression pour imposer des négociations, une paix. Par ailleurs, le prix du pétrole monte, les Russes peuvent en retirer à nouveau des bénéfices et compenser les effets des sanctions. Mais diplomatiquement, ils restent toujours sur la même position, malgré l’échec évident de leur stratégie sur le terrain. D’où la grogne qui monte dans le pays, avec cette impression que Vladimir Poutine ne veut céder sur rien et pense qu’il est possible de continuer la guerre éternellement. Autour de lui, certains commencent à se poser des questions.
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De son côté, comment l’Ukraine a-t-elle manœuvré ces dernières semaines ?
L’armée ukrainienne se réorganise, avec une nouvelle réforme militaire ukrainienne (nouvelle fenêtre) qui se met en place. Elle vise notamment à essayer de résoudre le problème ukrainien numéro un, celui du recrutement des combattants de première ligne. Elle prévoit par exemple de leur verser des primes très importantes, d’enfin relever ceux qui sont engagés au combat depuis 2022 et de mieux organiser les personnels. En outre, la mise en place d’état-major de corps d’armée est à peu près établie et cela fonctionne. L’armée ukrainienne progresse, alors que l’armée russe stagne.
Les Ukrainiens restent malgré tout eux aussi bloqués offensivement, car il est difficile d’avancer sur cette ligne de front. Mais ils tiennent et ils réussissent malgré tout à mener des petites opérations qui leur permettent de progresser, voire de chasser les forces russes de certaines régions, comme celle de Zaporijia, dans le sud du pays.
Les frappes sur le territoire russe se poursuivent également, à quelques jours des commémorations russes du 9 mai…
Oui, la capacité ukrainienne elle-même de frapper dans la profondeur ne cesse d’augmenter. Les Ukrainiens sont parvenus à toucher un aérodrome à Chagol, dans la région de Chelyabinsk, au plein cœur de l’Oural, et de détruire notamment des Sukhoi-57, les avions russes les plus modernes. Tout cela pose des tas de problèmes aux Russes, qui voient toute la partie occidentale de leur territoire se retrouver complètement à portée de tir de l’Ukraine. D’où l’idée, d’ailleurs, que la trêve proposée par la Russie serait une manière de protéger son défilé du 9 mai.
La cérémonie elle-même pourrait en effet être frappée… Il n’y a rien, techniquement, qui empêche les Ukrainiens de le faire, même si les Russes ont évidemment concentré énormément de forces autour. C’est une vraie inquiétude pour la Russie, et le symptôme, encore une fois, que les choses ne vont pas si bien que ça pour elle.
Maëlane LOAËC
