À New York, une simple vidéo du maire Zohran Mamdani devant le penthouse à 238 millions de Ken Griffin a mis le feu aux poudres dans le gotha financier, de Citadel à Vornado. Derrière les cris au « harcèlement des riches », un bras de fer très concret sur quelques centaines de millions de recettes et sur qui doit payer pour combler le trou des finances de la ville.

Tout est parti d’une vidéo de moins de deux minutes tournée en avril devant le 220 Central Park South, l’un des immeubles les plus chers du monde, où Zohran Mamdani dénonce le « penthouse » à 238 millions de dollars (224 millions d’euros) de Ken Griffin comme symbole d’un système « fondamentalement injuste ». Dans cette séquence, le nouveau maire de New York détaille une « pied-à-terre tax » sur les résidences de luxe de plus de 5 millions de dollars, ciblant explicitement les propriétés utilisées comme résidences secondaires ou comme réserve de valeur par les milliardaires.

Début mai, l’Office du contrôleur de la ville a publié une note détaillée. Il chiffre le potentiel de la mesure à près de 500 millions de dollars bruts sur 11 200 biens, avant de ramener prudemment la fourchette entre 340 et 380 millions après prise en compte des locations et des évitements. Cette analyse technique montre aussi à quel point les estimations dépendent de paramètres encore flous, du statut des LLC à la définition des résidences principales.

Après avoir d’abord temporisé, la gouverneure Kathy Hochul a fini par soutenir la mesure et annoncé qu’elle serait intégrée au budget 2027, en reprenant l’ordre de grandeur des 500 millions de dollars de recettes. Là où le maire y voit une façon de faire contribuer ceux qui « stockent leur richesse » dans des mètres carrés vides en plein Manhattan, une partie de l’élite économique y voit un tournant plus profond : un signal politique que la ville ne serait plus « ouverte » au succès financier.

Ken Griffin, le milliardaire « traumatisé » qui redécouvre Miami

Ken Griffin n’a pas mis longtemps à riposter : depuis le Milken Institute Global Conference, le fondateur de Citadel a qualifié la vidéo de Mamdani de « flippant et bizarre », l’accusant d’exposer sa vie privée et d’attiser la haine des « extrémistes » à un moment où le président Donald Trump vient de survivre à plusieurs tentatives d’assassinat.

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Sur CNBC, il a surtout annoncé que Citadel allait « miser davantage sur Miami » pour ses futurs projets, précisant que la tour déjà en construction dans le quartier de Brickell avait vu son plan révisé à la hausse pour accueillir plus de bureaux. Autrement dit : si New York maltraite ses milliardaires, Miami se fera un plaisir de les récupérer.

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Griffin a déjà utilisé ce levier. En 2022, il a déplacé le siège de Citadel de Chicago à Miami en invoquant l’insécurité et des politiques hostiles aux entreprises dans l’Illinois. Entre son fonds spéculatif et sa société de market making Citadel Securities, le milliardaire pèse des milliers d’emplois hautement rémunérés, un bilan fiscal imposant et une influence considérable sur l’immobilier de bureaux haut de gamme. À New York, il est l’ami encombrant de la skyline : prêt de 400 millions de dollars et rôle d’investisseur clé dans le futur 350 Park Avenue, où Citadel et Citadel Securities doivent occuper quelque 80 000 mètres carrés dans une tour co-développée avec Vornado Realty Trust.

En coulisses, le bras de fer a déjà commencé : un e-mail interne, révélé par la presse, évoquait la possibilité de renoncer à ce mégaprojet new-yorkais, et Griffin lui-même reconnaît que la décision est « encore en discussion ». Dans le même temps, il explique que l’attitude de Mamdani ravive son « trauma » de Chicago.

Steve Roth et le « tax the rich » comparé à des insultes raciales

Si Griffin a donné le ton, c’est Steven Roth qui a fait monter le volume. Sur la conférence téléphonique de résultats de Vornado Realty Trust, le patron du géant de l’immobilier new-yorkais s’est dit « choqué » que le jeune maire tourne une vidéo devant le domicile de Griffin pour le « ridiculiser », avant d’expliquer que l’expression « tax the rich » lui semblait « aussi haineuse que certains propos racistes » et même comparable au slogan pro-palestinien « from the river to the sea » dénoncé comme antisémite par l’Anti-Defamation League. La formule a immédiatement fait le tour des médias.

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Roth, copromoteur du 350 Park Avenue, voit dans cette vidéo une menace directe. Son modèle d’affaires repose sur l’attractivité fiscale de Manhattan pour les milliardaires. Vornado, l’un des plus gros propriétaires d’immeubles de bureaux de la ville, dépend du maintien d’une base de locataires haut de gamme, à commencer par Citadel, dont les hésitations sur la poursuite du chantier pèsent déjà sur la valorisation du projet. Lier un slogan fiscal à des insultes raciales permet de déplacer le débat : on ne parle plus d’assiette et de taux, mais de « haine » et de morale, dans une ville très attentive à ces enjeux.

La communication de Mamdani n’est elle-même pas exempte de calcul : faire du penthouse de Griffin l’exemple parfait d’un système « cassé » est un moyen de scénariser sa réforme et de rendre visible un patrimoine qui se cache derrière des sociétés écrans. Mais la surenchère lexicale de Roth dit autre chose : la fiscalité du sommet de la pyramide est devenue une bataille identitaire où les ultrariches se pensent eux-mêmes comme une minorité stigmatisée.

Ce que vise vraiment la taxe : 11 200 biens et quelques centaines de millions

Derrière le théâtre des conférences et des conférences de résultats, la « pied-à-terre tax » a un objet très concret : environ 11 200 biens identifiés par l’Office du contrôleur comme étant « plus plausiblement » des résidences secondaires, dont une écrasante majorité à Manhattan, pour un produit fiscal théorique d’environ 575 millions de dollars avant corrections. En appliquant un barème progressif sur la valeur des maisons individuelles de plus de 5 millions, et sur la valeur fiscale des appartements en copropriété et coopératives de luxe, la note brute frôle même les 510 millions de dollars (480 millions d’euros) après un premier filtrage des résidences principales.

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Mais l’analyse du contrôleur, qui décortique données cadastrales, abattements fiscaux et statistiques de locations, montre qu’une part significative de ces biens sont déjà loués à des résidents à plein temps ou pourraient le devenir rapidement. En corrigeant pour les logements effectivement en location, en excluant les unités dont la valeur de marché est en réalité inférieure à 5 millions et en anticipant des réactions d’évitement (mise en location, reclassement en résidence principale, ventes), la recette attendue descend entre 340 et 380 millions de dollars (entre 320 et 360 millions d’euros), selon un scénario prudent inspiré notamment de l’Empty Homes Tax de Vancouver. Le rapport souligne au passage que chaque choix administratif – traitement des sociétés à responsabilité limitée (LLC), critères d’exonération, audits – peut faire bouger l’addition de plusieurs dizaines de millions.

Dans l’absolu, ces montants restent modestes au regard du budget de New York, mais ils ne sont pas négligeables dans une trajectoire où la ville doit affronter des coûts sociaux en hausse, une demande d’investissements verts et un environnement fédéral moins généreux. Surtout, la mesure a une portée symbolique forte : il s’agit de dire que le capital « dormant » dans les tours de luxe doit participer à l’effort, plutôt que de laisser peser l’ajustement sur les services publics ou la fiscalité des classes moyennes. Pour un maire issu de la gauche démocrate, la cohérence politique est évidente, même si le rendement réel était probablement inférieur aux promesses de campagne.

La fuite des riches : menace réelle ou chantage bien rodé ?

Dans la bouche de Griffin comme de Roth, la menace est à peine voilée : si New York persiste dans cette voie, les grands contributeurs partiront, emportant avec eux emplois, recettes fiscales et prestige. L’argument fait mouche dans une ville où le top 1 % des ménages concentre une part disproportionnée de l’assiette de l’impôt sur le revenu, et où la mémoire des départs de contribuables fortunés vers la Floride post-Covid-19 reste vive. Mais les travaux empiriques sur la mobilité des hauts revenus racontent une histoire plus nuancée : l’OCDE comme plusieurs instituts indépendants constatent que, si les plus riches sont plus mobiles que la moyenne, les taux de départ restent faibles et l’élasticité fiscale du top 1 % demeure limitée dans la plupart des pays développés. Les données sur la taxation des hauts revenus convergent avec des études récentes sur les surtaxes votées au Massachusetts ou débattues en Californie et dans l’État de Washington, qui peinent à démontrer un exode massif de millionnaires.

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Cela ne signifie pas que le risque est nul pour New York : un acteur systémique comme Citadel, par la taille de ses bureaux et du chèque fiscal qu’il signe, n’est pas un contribuable marginal. La question pour Mamdani n’est pas de savoir si quelques très riches partiront – certains le feront toujours –, mais si la ville peut se permettre de perdre des ancrages structurants au profit de places concurrentes comme Miami, qui investit massivement pour se poser en nouvelle capitale de la finance. En toile de fond, on retrouve une tension familière : jusqu’où peut-on aller dans la taxation du capital immobilier et financier sans entamer l’attractivité globale, et quelle part du discours sur l’« exil fiscal » relève, en réalité, du lobbying et du théâtre ?