« Constantine. Retardé. » Sur le panneau d’affichage quasi vide, ce jeudi soir, un seul vol est encore annoncé au départ. Le vol AH 1199 affrété par Air Algérie. Il ne partira finalement jamais. Et cela ne pouvait plus mal tomber.

Aéroport Nice Côte d’Azur, terminal 2, hier à 23 h 25. Les 130 passagers en partance pour Constantine vivent une galère pour certains, un calvaire pour d’autres. En réalité, leur vol a bien été annulé. Incident technique. Problème : deux familles, soit une petite moitié des passagers, se rendent à des obsèques. Elles accompagnent les corps de leurs défunts. Les cérémonies sont prévues le lendemain. Et les voici tous bloqués à Nice.

« Les obsèques étaient censées être à 13 h. Elles ont lieu à Ain M’lila, à quarante kilomètres de Constantine. La tombe est déjà faite », trépigne Samia (1), Niçoise de 59 ans. Son père, Amar, est décédé l’avant-veille, à l’âge de 89 ans. Et Samia fulmine de ne pouvoir embarquer. « Mettez-vous à ma place. Si je pars en vacances, je m’en fous. Mais là, je vais enterrer mon père ! »

« Constantine. Retardé. » Sur le panneau d’affichage quasi vide, ce jeudi soir, un seul vol est encore annoncé au départ.

« Constantine. Retardé. » Sur le panneau d’affichage quasi vide, ce jeudi soir, un seul vol est encore annoncé au départ.
Photo DR / Nice Matin

« Il y a deux morts à aller enterrer ! »

Sofia Boussekine partage la même douleur. Elle aussi accompagne son père, Allaoua, décédé à 86 ans, pour son dernier voyage. « Nous sommes arrivés à l’aéroport à 15 h. Ils allaient commencer l’embarquement. Puis ils ont arrêté. Ils nous ont dit que l’avion était arrivé avec un souci technique. Et ensuite, qu’ils allaient affréter un vol d’Alger. » Air Algérie en aurait informé son prestataire de service, Aviapartner, seul interlocuteur sur place. Espoir finalement douché.

Dans la soirée, nouvelle annonce : un vol partira ce vendredi à 18 h 20. Inconcevable pour les familles endeuillées. Certains haussent le ton, à l’instar de Samia. « On est fatigués. Ils ne comprennent pas la situation que l’on vit, et qu’on soit sur les nerfs. » Elle s’inquiète pour sa mère, 84 ans, pieds posés sur sa valise en quête d’un semblant de confort. « Il y a là des diabétiques, des enfants en bas âge, des gens assis par terre… »

Un bon de 12 euros pour se restaurer, quelques bouteilles d’eau pour dépanner… Pas de quoi calmer l’impatience croissante. « Il y a eu un peu de tension qui monte. Je le comprends. Il y a deux morts à aller enterrer ! Depuis quinze heures, on vit un enfer », témoigne Ramzy Marouani, Franco-Algérien de 49 ans.

« On a vu le cercueil de mon papa rentrer, sortir, rerentrer, ressortir… Rien que l’image, c’est atroce, témoigne Hamel Fedjkhi.

« On a vu le cercueil de mon papa rentrer, sortir, rerentrer, ressortir… Rien que l’image, c’est atroce, témoigne Hamel Fedjkhi.
Photo DR / Nice Matin

« On a vu son cercueil rentrer et sortir de la soute »

Entretemps, les deux cercueils hermétiques ont quitté la soute de l’avion cloué sur le tarmac niçois. Retour à la zone de fret. « On a vu le cercueil de mon papa rentrer, sortir, rerentrer, ressortir… Rien que l’image, c’est atroce, témoigne Hamel Fedjkhi. Notre blessure est déjà énorme. Voir ça, c’est ignoble, horrible, incompréhensible. »

À fleur de peau, les familles endeuillées refusent d’évacuer la zone d’embarquement. Le dialogue avec les équipes aéroportuaires est dans l’impasse. Alors, sur les coups de minuit, les CRS viennent renforcer la police aux frontières, pour signifier qu’il faut partir. Cette vision révolte Sofia Boussekine. « On n’est pas des terroristes, pas de la racaille ! On a des enfants. C’est dégueulasse ! »

L’usage de la force ne sera pas nécessaire. Vers minuit et demi, énième rebondissement : un vol partira à 14 h 40. D’ici là, ceux qui le souhaitent pourront être logés à l’hôtel. Un autre parcours d’obstacle, en réalité. Certains se résoudront à grappiller quelques heures de sommeil dans un hall d’hôtel, faute de chambre disponible.

À fleur de peau, les familles endeuillées refusent d’évacuer la zone d’embarquement.

À fleur de peau, les familles endeuillées refusent d’évacuer la zone d’embarquement.
Photo Christophe CIRONE / Nice Matin

« Situation catastrophique »

Vers 1 h, les passagers acceptent de récupérer leurs bagages. Le comptoir Aviapartner est pris d’assaut. Les agents s’efforcent de trouver une solution pour la nuit à chaque passager. « Ils nous ont baladés, maugrée Sensabila Chebai, 55 ans, l’une des filles d’Allaoua. On avait déjà la douleur. Et là on n’arrive pas à l’accompagner jusqu’à son pays natal… Alors on a vraiment la haine. »

Hamel Fedjkhi confie son amertume. Voilà dix heures qu’elle et les siens sont arrivés à l’aéroport. « C’est une situation catastrophique. Air Algérie l’a très mal gérée. Il y avait la possibilité de faire venir un autre vol. À l’heure où on se parle, on aurait largement pu se réunir en famille en Algérie. Alors que là, mon père va être enterré aussitôt après l’atterrissage. C’est une honte ! »

Selon son service communication, « la compagnie a informé les passagers que le vol était annulé. Ils ont proposé des vouchers (bons) pour qu’ils puissent être relogés».

Selon son service communication, « la compagnie a informé les passagers que le vol était annulé. Ils ont proposé des vouchers (bons) pour qu’ils puissent être relogés».
Photo Christophe Cirone

« Vraiment désolés pour les familles »

C’est un cas de figure très particulier auquel a été confronté l’aéroport Nice Côte d’Azur jeudi soir. Selon son service communication, « la compagnie a informé les passagers que le vol était annulé. Ils ont proposé des vouchers (bons) pour qu’ils puissent être relogés. La grande majorité a accepté. Certains ont dans un premier temps refusé. Il y a eu des négociations pour qu’ils quittent la salle d’embarquement. »

À cet instant, il ne pouvait en être autrement, selon l’astreinte communication. Décision avait déjà été prise de débarquer les bagages et de rapatrier les cercueils dans la zone de fret. « Quand un vol est annulé et reprogrammé le lendemain, la procédure, c’est que les gens sortent, récupèrent leurs bagages et se réenregistrent. C’est ce qui a été mis en place. »

Dans ces conditions, mieux valait « quitter sereinement l’aéroport et passer une nuit au calme, plutôt que de rester en zone d’embarquement ». Pour autant, côté aéroport, on se dit « vraiment désolés pour les familles. On comprend qu’il puisse y avoir beaucoup d’émotions dans ces moments-là. Voyager dans ces conditions, ce n’est jamais facile. Il doit y avoir beaucoup d’incompréhension. »

(1) Son identité a été modifiée à sa demande.