Si Rue Málaga, troisième film de la réalisatrice marocaine Maryam Touzani après le très apprécié Le bleu du caftan (2022), a remporté le Prix du public dans la section Spotlight de la dernière Mostra de Venise, c’est assurément beaucoup grâce à la performance magistrale de l’icône du cinéma espagnol Carmen Maura.

La muse de Pedro Almodóvar (Volver, Femmes au bord de la crise de nerfs) transperce l’écran dans le rôle de María Ángeles, une femme âgée farouchement indépendante qui vit depuis sa naissance dans le quartier espagnol de Tanger, au Maroc. Sa vie bascule lorsque sa fille Clara (Marta Etura), qui la visite de Madrid, lui annonce qu’elle vendra l’appartement de Tanger — à son nom depuis le décès de son père — afin de remédier à des difficultés financières occasionnées par son divorce.

Après un passage désastreux dans une maison de retraite — où elle fera montre de toute sa verve —, María Ángeles regagnera ses pénates dans l’appartement vide en attente d’acheteurs, et organisera des soirées football afin de gagner suffisamment d’argent pour racheter les meubles, antiquités et objets précieux que sa fille a vendus à la va-vite à un antiquaire (Ahmed Boulane).

Au contact de cet homme bourru, obstiné, mais généreux, elle redécouvrira les chemins de l’amour et du désir.

Maryam Touzani offre un véritable hymne à la vieillesse en la plaçant résolument du côté du plaisir, de la beauté et de la vie, tant par l’intermédiaire de son héroïne que de sa caméra. En plus d’être splendide, María Ángeles déborde de joie et de ressources, est ancrée dans sa communauté, défend son indépendance et son droit d’aimer et de forger à sa guise chaque seconde qu’il lui reste. Il est impossible de lui résister, et, même si sa personnalité éclatante sied particulièrement bien au cinéma, elle constitue un rappel que si on ne voit pas plus de femmes comme elle sur nos écrans, c’est d’abord parce qu’on refuse de les voir au coin de nos rues.

La caméra de la directrice photo Virginie Surdej s’approche au plus près des corps, qu’elle plonge dans une ambiance feutrée, pour faire vivre par la poésie les rides, les marques, l’effritement de peaux constellées de « fleurs de cimetière », que nous ne désignerons plus jamais sous le nom de vulgaires taches brunes, sublimant la liberté et le désir de vérité et d’authenticité que l’âge devrait entraîner.

Les lieux, ceux dans lesquels on vit, apprend, aime, emmagasine des souvenirs, forge son identité et son histoire, sont au cœur de Rue Málaga. L’appartement de María Ángeles, d’abord, qui se vide pour se remplir peu à peu, au rythme de sa reconstruction et de son émancipation, structure le récit et démontre tout le souci du détail de la cinéaste.

Tanger, ville ayant accueilli des réfugiés du monde entier, fait ici figure de personnage. Maryam Touzani tire profit tant de ses décors de carte postale que de la rue qui donne son nom au film, lieu de vitalité, de créativité et de solidarité rempli de petits commerces où s’échangent les services et les dernières nouvelles. L’image s’attarde tant à la rayonnante María Ángeles qui traverse les lieux qu’aux détails — fleurs, théières, tissus, musique — qui en font la beauté.

Seuls bémols : une trame sonore un peu trop appuyée et une fin en queue de poisson, qui n’offre pas à la protagoniste la résolution qu’elle mérite. Malgré la violence au cœur de sa prémisse, Maryam Touzani offre un film qui fait du bien, et qui donne envie de voir ce qui nous attend dans le plus doré des âges.