Comme un air de déjà-vu. Depuis le 1er mai, la Russie a fermé le robinet du pipeline Droujba approvisionnant l’est de l’Allemagne en pétrole du Kazakhstan. Officiellement, Moscou invoque des « raisons techniques », comme elle l’avait fait avant la guerre en réduisant les livraisons de gaz de Nord Stream. Les réservoirs de la raffinerie de Schwedt sont remplis mais l’or noir kazakh ne sera pas aisé à remplacer. « Lourd, acide et fortement chargé en soufre, il est idéal pour la production de diesel et de kérosène », explique son directeur.

Menace de pénurie dans les stations essence

La pénurie menace pour le mois prochain : 90 % des stations-essence de l’est du pays et 80 % du kérosène de l’aéroport de Berlin dépendent de Schwedt — des données que n’ignore pas Vladimir Poutine, ex-espion du KGB stationné à Dresde et auteur d’une thèse sur « la planification stratégique des ressources ». Son vice-premier ministre Nowak a commenté dans un sarcasme : « Les Allemands ont renoncé au pétrole russe, donc j’imagine que tout va bien chez eux ».

La main des services secrets russes est authentifiée par le FBI dans une opération d’hameçonnage de la messagerie Signal. Des centaines de personnalités — dont la présidente du Bundestag, des journalistes, des diplomates et des militaires — sont tombées dans le piège sophistiqué : un message les invitant à cliquer sur un lien clonait leur compte pour en consulter le contenu en temps réel. Le parquet fédéral enquête depuis février pour « suspicion d’espionnage étatique ». En réponse, le Parlement prépare une loi renforçant les capacités cybernétiques du BND, les services secrets extérieurs allemands, tandis que l’Office fédéral de protection de la population élabore des scénarios de défense civile pour les 11 000 communes allemandes.

Dans la gare de Minden, une caméra perchée

L’espionnage traditionnel prospère également. La sagacité d’un employé de la Deutsche Bahn a permis de découvrir dans la gare de Minden (Rhénanie du Nord-Westphalie) une caméra perchée à cinq mètres, sur un mât, alimentée par panneau solaire, qui retransmettait le passage de convois militaires. La carte SIM a conduit les enquêteurs vers un chauffeur routier lituanien qui documentait les déplacements de troupes.

Un rapport interne du BKA, la police criminelle fédérale, a répertorié l’an dernier 321 opérations de déstabilisation et 1 289 survols suspects de drones contre des infrastructures critiques.

L’Allemagne est particulièrement ciblée en raison de son soutien à l’Ukraine, « mais aussi parce qu’elle est le maillon faible », explique Hans-Jakob Schindler du Counter-Extremist Project, évoquant sa fragilité économique, une population germano-russe sensible à la propagande du Kremlin et le poids de l’héritage nazi. Dans un pays en pleine recherche sur l’histoire nazie de ses aïeux, l’industriel Burckhardt Bergmann argumente notamment sur « l’enrôlement de son père sur le front de l’est » pour justifier son engagement passé au directoire de la société russe Gazprom.

Poutine a ses soutiens ici

Selon un sondage d’avril 2025 (*), l’Allemagne compte la plus faible proportion de personnes convaincues que la Russie attaquera d’autres pays après l’Ukraine. Le parti de gauche radicale de Sahra Wagenknecht (BSW) reprend les éléments de langage pro-Poutine, des franges de Die Linke (parti de gauche) et du SPD (parti social-démocrate) appellent constamment à des efforts diplomatiques, et les tendances pro-russes de l’AfD, la formation d’extrême droite en pole position pour remporter, en septembre, les élections régionales en Saxe-Anhalt et en Mecklembourg-Poméranie, se traduisent dans ses programmes.

La fermeture du Droujba doit produire ses effets néfastes cet été sur une économie déjà chancelante et la pénurie pourrait attiser une nouvelle flambée des prix, en pleine campagne électorale.

* Sondage de l’ONG More in Common réalisé en avril 2025 au Royaume-Uni, en Pologne, aux USA, en France et en Allemagne