C’était il y a vingt ans. Ce soir de mai 2006, Fabien Onteniente est descendu au Festival de Cannes fêter le succès de « Camping », qui caracole en tête du box-office depuis un mois. Avec Franck Dubosc, il nage dans le bonheur et dans le champagne sur la terrasse VIP tenue par Albane Cleret. Jusqu’au moment où il aperçoit votre dévoué, qui le connaît bien pour l’avoir suivi dès ses débuts, comme on s’intéresse de près à un camarade issu de la même ville de banlieue, en l’occurrence Villiers-sur-Marne (Val-de-Marne). Le réalisateur entrouvre alors les bras, mais ses poings sont serrés, de toute évidence destinés à me maquiller les yeux couleur Flots Bleus. De bonnes âmes le retiendront, et l’affaire se conclura par quelques noms d’oiseaux à mon encontre. D’aucuns se demanderont pourquoi tant de haine, la bonne question est plutôt : pourquoi tant de peine ? Car Fabien Onteniente est alors plus triste qu’en colère, déçu par son pote qui a mis en doute publiquement sa sincérité et celle de Franck Dubosc, accusant ni plus ni moins les deux d’un mépris de classe vis-à-vis des campeurs. Mea culpa, maxima culpa.
Cette erreur de jugement est toutefois porteuse d’un enseignement que Nathalie Dupuis, l’épouse du cinéaste et elle-même journaliste, s’empresse de nous partager quand on lui raconte cette anecdote : « Au fond, les gens ne savent pas vraiment qui il est. Fabien mérite d’être connu pour ce qu’il est vraiment. » À savoir un type sensible, romantique, généreux, parfois brut de décoffrage, excessif aussi… On n’invente rien : il avoue tout ça et beaucoup d’autres choses encore dans son autobiographie, « Alors, on n’attend pas Fabien ? », et qui aurait pu tout aussi bien s’intituler « Alors, on ne connaît pas Fabien ? ».

Franck Dubosc en Patrick Chirac : l’apparition surprise qui a donné à la noce comme un air de «Camping ».
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« On parle toujours de “la grande famille du cinéma”, dit-il, mais en réalité elle n’est composée que d’orphelins »
Comme il se livre sans détour sur son intimité, on lui a naturellement proposé de poser avec sa femme. Les deux ont immédiatement accepté, mais voulaient également sur la photo Mathilde Seigner, Franck Dubosc et Gérard Lanvin, amis indissociables du parcours sentimental et artistique de Fabien. Las ! Gérard Lanvin vit désormais à Marrakech, et Franck Dubosc est accaparé par le tournage de son nouveau film, « 5 h 48, place des Martyrs » – mais a néanmoins pris le temps de lire le bouquin de son complice, qui l’a visiblement ému puisqu’il a publié ce week-end une jolie story sur Instagram où il a écrit : « Tu m’as fait pleurer, mais je ne t’en veux pas. » Mathilde Seigner est donc la seule qui pouvait répondre présente. « Notre relation est très singulière, confie celle qui fut l’amoureuse du metteur en scène au début des années 2000. On est devenu frère et sœur et on s’appelle tout le temps. »
D’autant plus ces jours-ci, vu que les deux préparent un « seule en scène » pour Mathilde où elle promet de déballer tout ce qu’elle a sur le cœur. « On a en commun avec Fabien une hyperlucidité et une hypersensibilité qui nous empêchent d’être dupes de ce milieu qui, avouons-le, est souvent une mascarade. Cette clairvoyance nous a toujours fragilisés. » « C’est un drôle de métier, tout de même, continue Fabien Onteniente. Moi, je ne peux pas me lancer dans des : “Ah ! Mon chéri, comment tu vas ?” Si vous me voyez faire ça, vous vous apercevrez que je suis un très mauvais comédien. On parle toujours de “la grande famille du cinéma”, mais elle n’est composée que d’orphelins en réalité. » L’éclat de rire qui ponctue le propos démontre une absence totale d’aigreur. « Aujourd’hui, il ne reste que des choses joyeuses de tout ça », confirme Mathilde en échangeant un regard plein de tendresse avec Nathalie et Fabien.
Le « tout ça » est auréolé d’une grosse bouffée de nostalgie contenue dans les 336 pages écrites par le réalisateur. Et pour cause : « Alors, on n’attend pas Fabien ? » est né d’une vague de spleen. « Quand on a dû se séparer de l’appartement familial parce que ma mère partait à l’Ehpad, il a fallu faire du tri, confie-t-il. Elle avait archivé toute notre vie. On s’est retrouvés, avec ma grande sœur et mes deux petits frères, au milieu d’objets qui avaient chacun leur importance. Des photos, des pochettes de disques… Des objets qui racontent une vie… Et pour retrouver l’âme de tous ces souvenirs, je me suis replongé dedans. » Et parce que l’auteur a autant le sens du récit que de la formule, son histoire est non seulement passionnante mais, transcendant allègrement l’entre-soi du cinéma, elle parle à toutes et tous.
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Un café au parfum de muguet pour évoquer de futurs projets, tel le one-woman-show que Fabien Onteniente écrit actuellement pour Mathilde.
Paris Match
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© Philippe Petit
De leur histoire d’amour, « on en est à la deuxième saison », précise Nathalie
Onteniente est issu d’un milieu modeste, né d’un père pied-noir peu enclin à la rigolade et aux effusions affectives et d’une mère bretonne protectrice et aimante. C’est un gamin comme les autres que rien ne prédestine à signer des jalons de la comédie comme « Jet Set », « 3 zéros » ou « Camping ». Mais un jour qu’il se rend avec ses copains sur le terrain vague où ils ont l’habitude de jouer, il tombe sur le tournage d’« Elle cause plus… elle flingue », de Michel Audiard. Celui-ci va emprunter l’une des chaussettes rouges que porte Fabien (on vous laisse le soin de découvrir pourquoi dans le livre). Cette improbable demande autorise l’ado de 12 ans à traîner sur le plateau. Ainsi, tout a commencé. Et Onteniente de reconnaître que la virée au Brésil dans « 3 zéros » se réfère à celle effectuée dans « Le cave se rebiffe » et qu’il a tourné « Turf » en pensant au « Gentleman d’Epsom », comme autant d’hommages rendus à Michel Audiard. En ce sens, « Alors, on n’attend pas Fabien ? » peut aussi être pris comme une « solution des jeux », expliquant le pourquoi du comment de chaque projet au fil d’une vie émaillée de galères, d’égarements et d’amours plus ou moins turbulentes.
Au rayon de ces dernières figurent, parmi les plus importantes, l’actrice Souad Amidou avec qui le cinéaste aura un fils, Enzo, la journaliste et écrivaine Elsa Wolinski, et bien sûr Mathilde Seigner et Nathalie Dupuis. « On en est à la deuxième saison », précise celle-ci. En effet, les deux se sont aimés une première fois au mitan des années 1990. Lassée des virées nocturnes de son amant, elle prend la tangente. « Mon esquisse de thérapie aura été l’écriture et le tournage de “Grève party”, écrit-il, un hommage à cette femme qui m’a quitté et à notre vie dans le quartier latin. » « Un jour, tu reverras la patronne et vous en rirez », lui dit alors un ami.

Fabien et Nathalie, saison 1 : en 1992 pendant leur « première » histoire d’amour…
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L’avenir lui donne raison. Elle a fait deux enfants et travaille désormais au magazine « Elle ». Il a fait des succès et s’est échappé des paradis artificiels liés au tournage de « People. Jet Set 2 », à Ibiza, où il avoue avoir été comme « un ours au salon du miel ». Ils se retrouvent alors par hasard dans le Ve arrondissement, là où ils se sont laissés et où ils vivent toujours – mais chacun chez soi. « Notre vie à deux, c’est dans notre maison au Pays basque, dit-elle. À Paris, on serait incapable de partager le quotidien. Fabien est profondément attachant, mais attachiant aussi. Et les soirées où ça part en cacahuète, très peu pour moi. »
Encore que sur « la picole qui, soyons honnêtes, était très présente dans nos jeunes années », reconnaît Mathilde Seigner, ils se sont tous calmés. « N’est-ce pas, Minou ? » ajoute-t-elle à l’adresse de son ex, qui lui-même l’appelle Minette. Le surnom mérite d’être souligné car Onteniente, qui a hérité de l’extrême pudeur de son père, n’est pas du genre à s’épancher. Par exemple, il a rarement dit « Je t’aime » à ses compagnes. « On s’appelle dix à vingt fois par jour pour des banalités, dit son épouse. Mais c’est à travers ces petits riens qu’il me montre son amour. » « Les mots d’amour, à force d’être répétés, sont galvaudés, complète l’époux. Il faut que ça résonne. André Gide disait : “Il y a des gens qui disent je t’aime comme d’autres parlent du nez.” »

Fabien et Nathalie, saison 2: leur mariage à Bidart, au Pays basque en août 2018.
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Pour Mathilde Seigner, « il appartient plus à la famille des Sautet qu’à celle des réalisateurs de comédie »
C’est pratique, les bons mots. Ça fait écran à l’aveu tout en assénant une vérité. Ce n’est pas un hasard si Fabien Onteniente a accroché avec Gérard Lanvin qui a gardé, du temps où il travaillait pour Coluche, les cahiers où il notait toutes les punchlines des piliers de comptoir, telle la fameuse lâchée dans « 3 zéros » : « Quand on a la tête en beurre, on ne l’approche pas du four. » On retient aussi celle-là dans « Alors, on n’attend pas Fabien ? » : « Il ne faut pas se fier aux apparences, sinon on n’aurait jamais mangé d’oursins. » Elle dit tout du metteur en scène bien plus profond qu’on ne l’imagine. « J’aime la sensibilité de Fabien dans ses premiers films comme “À la vitesse d’un cheval au galop”, ou dans des téléfilms comme “Les enfants des justes”, dit Mathilde Seigner. Pour moi, il appartient plus à la famille des Claude Sautet et Pierre Granier-Deferre qu’à celle des réalisateurs de comédie. »
À bien y réfléchir, ces deux familles ne sont pas si éloignées, et Fabien Onteniente en est la preuve, artisan du rire tout en étant empreint de mélancolie et dont les fêlures, pour peu qu’il consente à les laisser affleurer, ont toujours été adoucies par les femmes qui l’ont aimé. Il n’a d’ailleurs pas eu peur d’en faire ses premières lectrices, parmi lesquelles Souad Amidou qui, « malgré deux ou trois inexactitudes dans les dates », lui a-t-elle dit, a aimé. « Tu devrais en faire un film ! » a-t-elle ajouté. Le cas échéant, et maintenant qu’il paraît inconcevable de mettre en doute son intégrité intellectuelle, il ne pourra lui être fait aucun procès d’intention.

«Alors, on n’attend pas Fabien? Du HLM au box-office», de Fabien Onteniente, éd. Stock, 336 pages, 21,90 euros.
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«On parle toujours de “la grande famille du cinéma”, dit-il, mais en réalité elle n’est composée que d’orphelins»
Pour Mathilde Seigner, «il appartient plus à la famille des Sautet qu’à celle des réalisateurs de comédie»
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