De l’extérieur, l’ancienne salle de l’Antipode ressemble à un Ovni posé sur les pelouses de Cleunay, entre le collège public et le terrain de foot. Un ensemble cubiste percé de hublots et de fenêtres en archères, dont les fresques bigarrées viennent briser une architecture qui hurle « J’ai été construit dans les années 70 ! ». Quoique ces derniers temps, ce gros bunker de 1 792 m² semble plutôt chuchoter « Ne me démolissez pas, SVP ».
Depuis que la MJC L’Antipode a déménagé à La Courrouze, en 2021, son ancienne coquille est devenue un lieu alternatif et hybride, le « Bâtiment à modeler » (Bam). Promis à la démolition en mars 2027, le Bam est devenu un point de ralliement pour des habitants et des associatifs opposés à la disparition d’un des derniers îlots de sociabilité à la frontière du quartier prioritaire de Cleunay.
Le bâtiment coûterait trop cher à réhabiliter
Que trouve-t-on en poussant la porte ? D’abord, de la tranquillité. Il n’y a pas de bureau d’accueil, pas de file d’attente, pas besoin d’avoir une raison d’être là. Dans l’atrium surmonté d’une verrière, des retraités, des étudiants et des marginaux scrollent sur leur portable, bouquinent ou taquinent une borne d’arcade. De temps en temps, quelqu’un arrose les plantes.
Ce vendredi, la quiétude de ce grand salon est troublée par la préparation, dans la salle de spectacle attenante, d’une lecture publique féministe réalisée par la compagnie La Navire collective. L’accueil d’événements culturels est l’une des missions du Bam, qui affiche au moins une date par semaine.
18 structures utilisent en permanence le lieu, qui propose des cours de français, un magnifique studio d’arts plastiques, un atelier de menuiserie, une cantine à prix libre, un potager et même une crèche, gérée par le service petite enfance de la Ville. Ce n’est pas un centre social (il en existe un à côté), ni tout à fait un bar associatif, ni une MJC. C’est l’un des rares endroits où se poser dans le quartier depuis que le PMU et le kebab voisins ont été démolis. Mais alors c’est quoi, le Bam ? Bientôt, ce ne sera plus rien. Des bornes de géomètres ont poussé sur les pelouses du jardin partagé comme d’inquiétants champignons, annonciateurs d’une vaste requalification qui va changer le visage du quartier d’ici à 2035.
« C’est ma maison »
La nouvelle n’est pas une surprise. Il y a cinq ans, la Ville de Rennes a lancé un appel à projets pour occuper, temporairement, l’ancien Antipode, le temps que le projet de requalification ne sorte de terre. Le collectif qui remporte la mise promeut un concept ouvert aux habitants, basé sur le « lâcher-prise institutionnel ». Une convention d’occupation temporaire du domaine public est tout de même signée via la direction des Affaires juridiques – service immobilier. Depuis, le Bam est géré par une association collégiale à but non lucratif, coordonnée par une coopérative, Coop’Eskemm. Le deal est clair : l’occupation se terminera au bout de trois ans -même si elle sera en réalité prolongée par la suite. En attendant, le projet se développe comme une mini utopie de quartier, mettant en pratique le concept de « droit à la ville », décrit par le sociologue Henri Lefebvre en 1968. Un urbanisme participatif, incluant l’ensemble des habitants, à rebours des décisions verticales.
Lady K, une habituée du Bam. (Le Mensuel de Rennes/Julien Joly)
Sur le comptoir où s’alignent les tasses (ici, pas d’alcool, mais le café est gratuit), une femme vêtue d’un survêtement vert plie un avion en papier. Quelques mèches s’échappent de sa casquette noire et chatouillent son visage couvert de tatouages amazighs. Chanteuse de reggae et de rap sous le pseudo de Lady K, elle a connu la rue et occupe un appartement provisoire prêté par une asso d’insertion. Il y a vingt ans, elle a chanté dans une compil avec des pontes du rap US. Désormais, elle se bat pour toucher ses royalties. « Le Bam, c’est ma maison depuis fin 2025. Ici, en tant que femme, je me sens en sécurité, je peux utiliser la douche publique, il n’y a pas d’embrouille avec les toxicos comme ailleurs. On peut rester toute la journée et on trouve de l’écoute. Si j’avais un musicien et un studio, je ferais un morceau sur cet endroit », promet-elle en posant l’avion en papier sur le zinc. Quelqu’un le fera peut-être voler.
Incidents au carnaval
C’est l’heure de la distribution de nourriture solidaire, qui réunit jusqu’à 50 personnes le vendredi. Parmi les bénévoles aux manettes, Mme Renault (« comme la voiture ») met la main à la pâte depuis quatre ans. « Je suis née en 1965 dans les cités d’urgence de Cleunay », rembobine cette commerçante retraitée aux lunettes orange. Elle a connu la première grande opération de requalification rennaise qui, dans les années 80, a vu les barres remplacer la petite maison de quatre pièces où elle vivait avec ses dix frères et sœurs. Pour elle, la disparition du Bam marque la fin d’une époque. « Je vais être virée de mon bâtiment, démoli l’année prochaine pour faire de nouveaux immeubles. On m’a proposé d’être relogée rue Vaneau mais je ne veux pas aller à Rennes (sic). J’ai demandé La Courrouze. On verra. ».
La Mairie et Néotoa (bailleur social et promoteur) sont engagés dans un vaste chantier de requalification du quartier. « Les nouveaux logements construits, en locatif social ou en Bail réel solidaire, en proximité directe du métro, permettront de répondre à une demande croissante », justifiait la maire Nathalie Appéré lors de la présentation du programme, en décembre 2025. Au passage, le Bam sera remplacé par deux immeubles. Une décision critiquée par le Comité populaire d’entraide et de solidarité de Cleunay (CPES, lire ci-contre). Ce collectif d’habitants créé en 2025 déplore « l’absence de concertation » et craint une « gentrification » du quartier avec la multiplication d’appartements privés. Ils demandent le maintien du Bam, qui leur sert occasionnellement de lieu de réunion. En mars 2026, le CPES a organisé « le carnaval de Cleunay » pour faire entendre ses revendications. L’événement, annoncé sur le programme du Bam, a réuni 250 participants. Émaillé de tags anti Néotoa, il a été marqué par quatre interpellations pour vol dans un supermarché et slogan faisant l’apologie du terrorisme. L’enquête est toujours en cours. Les militants du CPES dénoncent de leur côté des « provocations policières » et « un nassage ».
Ambiguïtés
C’est là toute l’ambiguïté du Bam. Épicentre de la contestation contre une opération emblématique de la municipalité, il demeure financé par elle. « La Ville nous verse 17 000 € de subvention annuelle de fonctionnement, mais on doit lui payer 12 000 € par an au titre de l’occupation, c’est donc comme si on ne recevait que 5 000 € », détaille Alexandre Fontaine, le coordinateur du Bam. La collectivité prend à sa charge l’eau et l’énergie, soit tout de même l’équivalent de « 50 000 € par an », ainsi que l’entretien technique -mais pas le ménage. La Mairie semble quelque peu gênée aux entournures quant à ses liens avec la structure, qui n’apparaît nulle part dans la (longue) liste dressée par les équipes de Nathalie Appéré concernant les réalisations de son précédent mandat.
Chaque vendredi, le Bam accueille une distribution d’aide alimentaire. (Le Mensuel de Rennes/Julien Joly)
Le déménagement de certaines associations sur un autre site, actuellement en discussion, n’apparaissait pas dans son programme de campagne. Faut-il y voir une crispation provoquée par les liens entre le CPES et le Bam, ou un oubli lié au débranchement imminent de ce dernier ? À l’inverse, plusieurs listes de gauche aux municipales (La France insoumise, Rennes commune et Révolution permanente) ont évoqué le Bam lors de leur campagne. Marie Mesmeur (LFI) l’a cité lors d’une rencontre de sa liste en compagnie de Manuel Bompard, le coordinateur de LFI. Elle affirme que son groupe d’opposition à la mairie le soutiendra. « C’est un lieu de lien social qui pallie le désengagement du service public, essentiel pour la solidarité du territoire », explique-t-elle.
Rennes manque d’espaces collectifs
À rebours de ces prises de position, l’équipe du Bam affiche quant à elle une certaine lassitude après cinq ans de travail avec un seul salarié. Les bénévoles se projettent dans l’avenir. D’autant que la Ville affirme qu’elle n’a pas les moyens de rénover le bâtiment actuel. Alors, déménager ? Des lieux d’accueil potentiels sont en discussion. Mais rien de comparable. Le projet de réhabilitation de Cleunay prévoit la création d’un nouvel espace associatif, de 200 m², neuf fois plus petit que le Bam. « Rennes manque d’espaces collectifs, a fortiori de lieux avec des modes de gestion alternatifs », constate Alexandre Fontaine. « Les MJC sont institutionnalisées. Les Restos du cœur sont labellisés “endroits pour pauvres” dans l’imaginaire commun. Nous sommes très conscients du besoin de nouveaux logements, mais le cas du Bam interroge sur la capacité des urbanistes et de la Ville à se donner des marges de manœuvre pour modifier un projet en cours de route. » Yoann, un bénévole historique, tempête : « On avait fait une contre-proposition avec un collectif d’architectes, qui nous conservait aux côtés de bâtiments plus compacts. La proposition a été balayée par la majorité du précédent mandat. Mais faire un Bam 2, ça sert à quoi, si c’est ailleurs qu’à Cleunay ? »