Soixante ans. Chaque jour, deux fois minimum, le même geste sur la même main. Donald Unger, allergologue californien, a fait craquer les articulations de sa main gauche pendant six décennies entières, sans jamais toucher à sa main droite. Une radio finale, et le verdict est tombé : aucune arthrite, aucune différence entre les deux mains. Ce que sa mère lui répétait depuis l’enfance, « tu vas abîmer tes doigts », était faux. La science a tranché.
À retenir
- Un médecin californien a mené l’expérience scientifique la plus longue de l’histoire : 60 ans de craquement unilatéral
- Les radiographies finales contredisent complètement l’avertissement maternel classique sur les dangers du geste
- La science révèle le vrai mécanisme : une bulle de gaz, pas une fracture — et c’est même peut-être bon signe
Sommaire
- L’expérience d’une vie, au sens littéral
- Ce qui se passe vraiment dans le doigt
- La science confirme, mais avec des nuances
- Ce que ça dit de nous
L’expérience d’une vie, au sens littéral
Pendant soixante ans, le docteur Donald Unger a fait craquer les articulations des doigts de sa main gauche au moins deux fois par jour, laissant celles de sa main droite servir de témoin. Il a calculé que les articulations de la main gauche ont craqué au moins 36 500 fois, pendant que celles de la droite n’ont craqué que rarement et de manière spontanée. 36 500 fois. C’est à peu près le nombre de jours que vit un humain sur toute une existence.
Dans sa jeunesse, plusieurs personnes de la famille de Donald Unger, incluant sa mère et plusieurs tantes, l’avaient mis en garde quant au risque de faire craquer ses articulations. Plutôt que d’obtempérer, il a décidé de prouver qu’elles avaient tort, avec la rigueur d’un protocole médical. Main gauche : cobaye. Main droite : contrôle. Durée : une vie entière. Résultat ? Au terme de son expérience, Donald Unger en était arrivé à la conclusion suivante : « Il n’y avait aucune arthrite dans les deux mains, et aucune différence apparente entre elles », concluant « qu’il n’y a pas de relation apparente entre le craquement des articulations et le développement ultérieur de l’arthrite des doigts. »
En 1998, la revue Arthritis & Rheumatism avait publié son étude intitulée « Does Knuckle Cracking Lead to Arthritis of the Fingers ». Et en 2009, la communauté scientifique lui a décerné une récompense aussi méritée qu’inattendue. Il a reçu pour cela le Prix Ig Nobel en 2009, la récompense humoristique décernée aux recherches qui font d’abord rire, puis réfléchir. Ce prix, parodie savante du Nobel, couronne chaque année des travaux réels mais insolites. Unger l’a accepté avec l’enthousiasme d’un homme qui attendait ça depuis, au moins, six décennies.
Ce qui se passe vraiment dans le doigt
Le bruit est impressionnant. Il évoque quelque chose qui casse, se déboîte ou s’use. L’intuition est compréhensible, mais elle est totalement fausse. Lorsqu’on tire sur un doigt, la pression à l’intérieur de l’articulation chute brutalement, ce qui crée une bulle qui se forme en un éclair. C’est cette bulle, et non un frottement d’os, qui fait le bruit caractéristique. Rien ne se déplace, rien ne se fissure.
Ce mécanisme porte un nom : la cavitation. Une étude canadienne en 2015 utilisant l’imagerie par résonance magnétique a confirmé que ce bruit se produit au moment de la formation de la bulle de gaz, non lors de son explosion. Une nuance de taille : pendant des décennies, les scientifiques pensaient que c’était l’éclatement de la bulle qui produisait le son. L’IRM a corrigé le tir. En tirant sur les articulations, il n’y a plus assez de liquide pour remplir l’espace, une cavité se forme donc. Et le craquement correspond bien à sa création, pas à son éclatement.
Comprenez la mécanique ainsi : dans le liquide synovial, il y a des gaz dissous, principalement de l’oxygène, de l’azote et du dioxyde de carbone. Quand vous tirez ou pliez une articulation pour la faire craquer, vous augmentez l’espace à l’intérieur de l’articulation. Cette augmentation d’espace provoque une diminution de la pression. Un phénomène qui ressemble à s’y méprendre à ce qui se passe quand on ouvre une canette de soda sous pression — sauf que ça se joue à l’intérieur d’une articulation de quelques millimètres. Une période réfractaire de 10 à 20 minutes est nécessaire avant qu’un nouveau craquement soit possible, le temps que les gaz se dissolvent à nouveau dans le liquide synovial. D’où l’impossibilité de craquer le même doigt deux fois de suite.
La science confirme, mais avec des nuances
L’expérience d’Unger, aussi spectaculaire soit-elle dans sa durée, reste celle d’un seul homme. La science, rigoureuse, ne se contente pas d’un cobaye unique, fût-il médecin et motivé par l’honneur de contredire sa mère. Une autre étude parue en 2011, réalisée à partir de 215 radiographies de personnes âgées entre 50 et 89 ans, a conclu que ceux qui faisaient fréquemment craquer leurs doigts ne souffraient pas plus d’arthrose que ceux qui ne le faisaient pas ou rarement. Cette fois, l’échantillon tient la route.
Mais la science ne blanchit pas tout non plus. L’étude de 2011 confirme aussi que le craquement sur une période prolongée peut conduire à un gonflement des mains et réduire la force de préhension. Mais ce sont vraiment des effets mineurs et peu fréquents. : pas d’arthrite, mais possiblement une poignée de main légèrement moins ferme avec l’âge. Le contrat est donc favorable au craqueur compulsif.
Un autre point mérite attention. Si le craquement s’accompagne d’une douleur, d’un gonflement, d’un blocage ou d’une perte de mobilité, le bruit peut alors avoir une autre origine : un frottement anormal des tendons, une inflammation ou un problème articulaire sous-jacent. Le craquement indolore relève de la physique pure. Celui qui fait mal relève de la rhumatologie. La distinction est simple, mais elle change tout.
Ce que ça dit de nous
L’affaire Unger dépasse largement le craquement de doigts. Elle illustre un biais cognitif bien documenté : nous confondons corrélation et causalité avec une facilité déconcertante. Le bruit est fort, donc quelque chose se brise. La logique est humaine, elle est aussi radicalement fausse. Des générations entières ont grondé leurs enfants pour un geste parfaitement inoffensif, transformant une habitude neutre en vice supposé.
Certains chercheurs rappellent même que « la capacité à craquer des doigts peut être liée à une bonne santé articulaire », ce qui retourne l’idée reçue comme une crêpe. Et si ce petit bruit agaçant était en réalité le signe d’articulations bien lubrifiées et mobiles ? L’étude canadienne de 2015 publiée dans PLOS ONE n’exclut pas cette lecture. Les recherches ont également mis en évidence une légère augmentation temporaire de l’amplitude articulaire après un craquement, passant de 135° à 144° pour les doigts, ce qui explique, au passage, la satisfaction immédiate ressentie après le geste. Pas d’addiction, pas de destruction : juste une mécanique des fluides qui se remet en ordre.
Sources : 24matins.fr | futura-sciences.com