Une nouvelle flotte fantôme ?
Les investigations du média Haaretz dévoilent un système maritime sophistiqué, mis en place par la Russie pour effacer l’origine et la trace de ses cargaisons. Les navires impliqués coupent volontairement leurs balises de localisation AIS, disparaissent un temps des radars internationaux avant de réapparaître soudainement chargés de céréales. Le blé serait « souvent » transféré en pleine mer d’Azov entre plusieurs bateaux, au large du détroit de Kertch, situé entre la péninsule de Taman et la Crimée occupée.
Ces manœuvres viennent rappeler celles utilisées par la « flotte fantôme » russe, qui exporte clandestinement le pétrole du pays. Ce sont ces mêmes techniques qui permettent par la suite aux cargos remplis de blé de poursuivre leur route vers Israël, sans mention officielle des ports ukrainiens occupés.
Le St. Olga pris en flagrant délit
L’un des symboles de ce trafic est le St. Olga. Durant l’été 2023, ce cargo aurait transporté pas moins de 27 000 tonnes de blé ukrainien jusqu’au port d’Ashdod. Les images satellites étudiées par les journalistes de Haaretz montrent que le bâtiment a opéré plusieurs chargements secrets en mer après avoir rejoint un immense cargo russe servant de « silo flottant ». Quelques jours plus tard, le navire rallumait sa balise et annonçait Israël comme destination finale. L’Ukraine a depuis sanctionné le St. Olga, accusé d’avoir participé à « au moins quatre livraisons de blé volé vers Israël », et continue de garder ses déplacements à l’œil.
Le nom d’un autre navire, le Sword Lion, apparaît également dans l’enquête. Des documents russes et ukrainiens prouvent qu’il devait livrer de l’orge « destinée à une entreprise israélienne spécialisée dans l’alimentation animale ». Après la publication de ces éléments par l’Ukraine, le bateau a précipitamment quitté Haïfa pour la Turquie, sans décharger sa cargaison.
Dans le détail, des registres tenus par les autorités russes dans les ports ukrainiens occupés, obtenus par le média, recensent plus de 30 cargaisons de marchandises à destination de l’État hébreu. Selon des sources concordantes, quatre cargaisons de céréales ukrainiennes y ont déjà été envoyées cette année, avant la fin avril.
Un malaise diplomatique croissant
Avant la guerre, l’Ukraine, surnommée alors « le grenier à blé de l’Europe », était l’un des plus grands exportateurs mondiaux de céréales. Depuis l’invasion russe en 2022, Kiev estime qu’au moins « 15 millions de tonnes de blé » ont été saisies dans les régions occupées. Des agriculteurs ukrainiens racontent que certaines récoltes leur ont été confisquées. D’autres producteurs disent avoir été forcés de travailler avec et pour les autorités d’occupation.
Au début du conflit, des documents démontrent que Moscou exportait ce blé sans cacher son origine. Lorsque les critiques internationales et les refus de plusieurs armateurs d’accoster en Crimée occupée se sont multipliés, les autorités ont organisé un réseau opaque à l’aide de faux documents d’exportation et de cargos relais contenant des mélanges de blé russe et ukrainien. « Il est impossible de remonter jusqu’à la source », assure un expert russe.
Des importateurs israéliens reconnaissent eux-mêmes avoir découvert tardivement l’origine réelle du blé reçu. L’un d’eux confie à Haaretz que les fournisseurs russes présentaient des certificats affirmant que « le blé venait de Sibérie », ce qui rendait toute vérification extrêmement difficile. Interrogé au sujet de ce trafic, le ministère israélien des Affaires étrangères s’est contenté d’indiquer que « des réponses avaient été transmises aux partenaires ukrainiens par les canaux diplomatiques et professionnels ».
Et si le voyage commençait ici ?

À partir de 5,90€/mois
- Tous nos articles en accès illimité
- 15 ans d’archives numérisées du magazine GEO
- Offre sans engagement
Déjà abonné ?
Je me connecte