La surface de Mars est cartographiée à la résolution de 20 mètres par pixel. Celle de la Lune, millimètre par millimètre depuis les missions Apollo. Et Vénus, malgré ses nuages d’acide sulfurique, a été intégralement balayée par le radar de la sonde Magellan dès 1994. Pendant ce temps, le plancher océanique de notre propre planète reste, pour les trois quarts de sa surface, une terra incognita.
À retenir
- Nous connaissons mieux la surface de Mars que les fonds de nos propres océans
- L’eau absorbe les ondes électromagnétiques, rendant la cartographie 1000 fois plus longue que dans l’espace
- Des millions d’espèces marines inconnues pourraient disparaître avant même d’être découvertes
Sommaire
- Un trou noir sous nos pieds
- Ce que l’exploration révèle, et ce qu’elle promet
- Pourquoi c’est urgent, bien au-delà de la curiosité scientifique
Un trou noir sous nos pieds
Lorsque le projet Seabed 2030 a été lancé en 2017, seuls 6 % de la surface des fonds marins avaient été cartographiés en haute résolution. Depuis, les progrès sont réels mais le chemin reste colossal. Le 21 juin 2025, Journée mondiale de l’hydrographie, le projet Seabed 2030 a annoncé que 27,3 % du plancher océanique mondial avaient désormais été cartographiés selon des standards modernes. Ce chiffre, présenté comme un record, dit en creux l’essentiel : près des trois quarts des fonds océaniques restent inconnus en haute définition. nous en savons encore moins sur notre propre planète que sur des roches à des centaines de millions de kilomètres.
Le paradoxe frappe d’autant plus que la majeure partie des fonds a techniquement déjà été « cartographiée », mais à la faible résolution de 5 kilomètres seulement, ce qui ne donne qu’une approximation grossière des montagnes sous-marines et des failles. Les cartes martiennes de la NASA, elles, atteignent une résolution de 20 mètres environ. C’est comme comparer une photo satellite nette d’une ville à un carré uni de couleur beige censé la représenter.
La Terre est couverte à 70 % d’océans avec une profondeur moyenne de 3 700 mètres. L’eau est la principale barrière à leur connaissance : les ondes électromagnétiques (lumière, lasers, ondes hertziennes) y sont très vite absorbées, alors qu’elles se propagent sur des distances immenses dans l’espace. Voilà pourquoi un satellite peut scanner la surface de Mars en quelques semaines, quand il faut physiquement descendre envoyer des sonars sous des milliers de mètres d’eau pour espérer une image précise du fond. Un seul navire équipé d’un échosondeur devrait relever des données pendant 1 000 ans pour venir à bout de la tâche de cartographier toutes les zones non documentées.
Ce que l’exploration révèle, et ce qu’elle promet
L’exploration visuelle ne concerne que moins de 0,001 % du fond océanique profond, c’est-à-dire au-delà de 200 mètres de profondeur. Ce chiffre donne le vertige. À titre de comparaison, nous avons aujourd’hui des images haute résolution de la quasi-totalité de la surface martienne. Chaque nouvelle descente dans les abysses terrestres confirme pourtant l’ampleur de ce que nous ignorons.
Les scientifiques estiment qu’à peine 10 % des espèces marines ont été décrites, alors que les océans abritent potentiellement plusieurs millions d’espèces, des microbes aux grands invertébrés. En 2025, le programme Ocean Census a confirmé 866 nouvelles espèces marines, dont un requin guitare, un pipehorse pygmée de 4 centimètres, une éponge carnivore surnommée « death ball », des limpettes abyssales et 38 espèces découvertes sur les monts Shichiyo au Japon. Et ce n’est qu’une saison de travail pour un programme ambitieux qui cible spécifiquement les zones encore ignorées.
Les découvertes se succèdent à un rythme qui accélère. Avec une moyenne de 2 000 nouvelles découvertes d’espèces marines chaque année, plus d’espèces ont été décrites au cours de la dernière décennie que jamais auparavant. Mais même à ce rythme, 150 nouvelles espèces de poissons marins sont décrites chaque année, et les experts estiment qu’il faudra environ 30 ans pour parvenir à décrire les quelque 5 000 espèces de poissons marins encore inconnues. Les poissons sont pourtant parmi les organismes marins les mieux documentés. Pour les invertébrés, la situation est bien plus ouverte encore.
L’exploration des grands fonds révèle par exemple des animaux bien vivants dont les plus proches parents sont des fossiles depuis longtemps connus dans les couches sédimentaires continentales. On y a aussi découvert à la fin des années 1970 que la photosynthèse n’est pas la seule source primaire de matière vivante : au pied des cheminées hydrothermales profondes, des oasis de vie prolifèrent grâce à des bactéries chimiosynthétiques capables de produire de la matière organique sans lumière. Une révolution biologique venue du fond de l’océan, non de l’espace.
Pourquoi c’est urgent, bien au-delà de la curiosité scientifique
En mars 2023, un nouveau catalogue des monts sous-marins a été publié, répertoriant plus de 19 000 volcans sous-marins nouvellement découverts. De telles découvertes contribuent à faire avancer la science dans le domaine des océans, de l’écologie, de la tectonique des plaques, et améliorent notre capacité à protéger et gérer durablement l’océan. Connaître le relief des fonds n’est pas qu’une question académique : cela détermine la précision des modèles climatiques, la prévision des tsunamis, la compréhension des courants profonds qui régulent le climat mondial.
Il y a aussi une dimension stratégique que l’on évoque rarement. Seabed 2030 estime qu’environ 20 % supplémentaires de l’océan ont été cartographiés en secret, mais que les données n’ont pas été rendues publiques. Pour encourager les gouvernements à faire preuve de transparence, l’organisation doit les convaincre que ce qu’ils divulguent ne va pas révéler de précieux secrets d’État. Derrière le trou noir scientifique se cache donc aussi un trou noir géopolitique. Des marines militaires disposent de données bathymétriques précises sur certaines zones qu’elles gardent jalousement.
La découverte d’une superfamille entière d’amphipodes, concentrée dans une seule région abyssale, suggère que les grands fonds océaniques fonctionnent comme des hotspots de biodiversité : des régions géographiquement délimitées où la concentration d’espèces endémiques dépasse largement la moyenne planétaire. Si on extrapolait le taux de découverte observé à d’autres régions abyssales du Pacifique, de l’Atlantique et de l’Océan Indien, les chiffres deviendraient vertigineux. L’océan profond pourrait héberger plusieurs millions d’espèces inconnues, concentrées dans des poches géographiques précises.
La course s’annonce serrée entre la découverte et la destruction. Seules cinq des 57 zones sous contrat pour l’exploitation minière dans la zone Clarion-Clipperton, une étendue de fond marin dans l’est du Pacifique parsemée de roches riches en minéraux, figurent sur la carte officielle. Nous envisageons donc d’extraire des ressources dans des zones dont nous n’avons pas encore la moindre cartographie. C’est un peu comme raser une forêt primaire dont on n’aurait pas encore dressé l’inventaire des espèces. Mais cette forêt couvre les deux tiers de la planète.
Sources : lasaisonbleue.com | pacte-climat.eu