Lutte contre la radicalisation – Avec près de 250.000 euros, le ministère allemand de la Famille finance en 2026 le projet « Réseau citoyen des jeunes ». Au cœur du projet se trouve un réseau de ce que l’on appelle des « médiateurs en ligne ».
Dans le cadre du programme « Demokratie leben! » (« Vivre la démocratie ! »), le ministère, dirigé par la ministre Karin Prien, met à la disposition du projet et de l’association AVP ( Akzeptanz, Vertrauen, Perspektive, « Acceptation, Confiance, Perspective ») pour l’année 2026 un montant total de 248.792,81 euros.
Outre cette initiative de « formation civique numérique », l’association AVP, créée en 2002, reçoit près de 300.000 euros pour le travail de prévention contre l’islamisme et d’autres formes de radicalisation d’inspiration religieuse — domaine qui constitue par ailleurs le champ d’action originel de l’initiative.
Les « travailleurs sociaux en ligne » élargissent leur périmètre d’action
Ces dernières années, l’attention s’est notamment portée sur des réseaux extrémistes tels que Muslim Interaktiv, Generation Islam ou Realität Islam. Ils étaient principalement actifs sur des plateformes comme TikTok et ciblaient en particulier les jeunes utilisateurs. L’AVP a depuis étendu son action à des groupes d’extrême droite tels que le III. Weg (Der III. Weg — « La Troisième Voie ») ou la Identitäre Bewegung ( « mouvement identitaire »).
Les médiateurs en ligne appliquent le principe de transposer le travail social de terrain dans l’espace numérique. L’objectif est de contrer la radicalisation et les récits extrémistes là où les jeunes passent aujourd’hui une grande partie de leur quotidien — sur Instagram, TikTok, Discord ou dans les colonnes de commentaires des réseaux sociaux.
Ils cherchent à être présents dans les milieux numériques idéologiquement chargés fréquentés par les jeunes afin d’interrompre tôt les processus de radicalisation. Les agents observent les débats publics, publient leurs propres commentaires, réagissent aux propos problématiques et tentent délibérément d’engager le dialogue avec des personnes isolées.
Prise de contact directe dans les discussions en ligne
Lorsqu’ils parviennent à instaurer la confiance, les médiateurs proposent également des entretiens individuels par message direct. L’AVP qualifie cette méthode d’« approche relationnelle ». Selon l’association, toutes les propositions de discussion sont volontaires. Coupures de contact ou refus de dialoguer font partie du quotidien.
Selon les documents du projet, l’AVP intervient à plusieurs niveaux : les collaborateurs publient des contenus propres — mèmes, courtes vidéos ou contributions aux débats — afin d’accroître leur portée et d’offrir des perspectives alternatives. Ils participent aussi activement aux discussions en cours. L’objectif est de « déconstruire par le dialogue les récits hostiles à la démocratie ou complotistes » et d’inciter les jeunes à un esprit critique.
Par ailleurs, les médiateurs en ligne proposent des permanences numériques, des consultations anonymes et des groupes de discussion modérés. Le nouveau projet « Réseau citoyen des jeunes » a pour ambition d’institutionnaliser durablement cette approche. On note en particulier le recours accru à l’intelligence artificielle : dans le projet frère de Basse‑Saxe « AwareNet », l’AVP teste déjà des avatars IA, la création vidéo automatisée ainsi que des modèles de langage fondés sur ChatGPT et DeepSeek.
L’évaluation met en lumière atouts et limites des travailleurs sociaux en ligne
Les avatars IA doivent à l’avenir aider à répondre plus vite aux commentaires et aux débats et à générer automatiquement des contenus pour les réseaux sociaux. À terme, ils pourraient aussi relayer des messages favorables à la démocratie ou s’adresser directement aux jeunes. Les échanges plus confidentiels demeureront toutefois réservés à des spécialistes humains.
En 2021, le projet berlinois précédent « streetwork@online » a fait l’objet d’une évaluation externe réalisée par la Camino Werkstatt. L’approche y a été jugée innovante et lui a été reconnue une place particulière dans le paysage préventif de l’époque. On a notamment souligné le travail « non axé sur le contenu », c’est‑à‑dire l’engagement direct plutôt que la simple diffusion d’informations.
Dans l’évaluation, les travailleurs sociaux en ligne affirment que les réseaux sociaux constituent désormais un espace social autonome, comparable à un quartier qu’il ne faut pas abandonner à lui‑même. Pour les jeunes, la frontière entre monde en ligne et hors ligne n’est plus clairement tranchée.
Le ministère souligne des mécanismes de contrôle étendus dans sa politique de financement
Dans certains cas, des « zones d’interdiction » numériques se seraient constituées, révélant ainsi les limites de l’approche. Si le travail sur des plateformes ouvertes comme Instagram ou Facebook est présenté comme efficace, il bute en revanche sur des milieux fermés tels que Telegram. Là, les offres de prévention sont souvent rapidement écartées ou rencontrent des utilisateurs déjà fortement idéologisés. Le retour qualitatif aux enquêtes a également été limité. Autre problème : les horaires de travail — en dehors des heures de service régulières, notamment les week‑ends et jours fériés, l’accompagnement préventif est rarement assuré.
La subvention accordée à l’AVP intervient dans un contexte où d’autres projets du programme « Demokratie leben! » ont vu leurs moyens réduits. Elle est par conséquent perçue comme un geste de confiance. Le soutien aux mesures de prévention et de déradicalisation est par ailleurs inscrit dans le devoir de protection de l’ordre constitutionnel libre et démocratique (FDGO).
Dans le même temps, le financement public fait l’objet de débats de plus en plus critiques . On s’interroge notamment jusqu’où des projets financés par l’État peuvent développer des interprétations politiques ou culturelles propres. Pour des catégories conceptuellement larges comme « antidémocratique » ou « masculinité toxique », l’on réclame une délimitation claire du mandat afin d’éviter toute influence politique possible.
Le ministère a cependant réitéré à plusieurs reprises qu’il disposait d’un large éventail de mécanismes de contrôle. Chaque bénéficiaire de subvention doit s’engager en faveur de la FDGO et se soumettre à la procédure Haber impliquant la participation du service de protection de la Constitution (Office fédéral de protection de la Constitution). Des évaluations sont menées en continu pendant la période de financement. La directive de subvention fédérale en vigueur insiste en outre explicitement sur la neutralité partisane et la « ferme adhésion à l’ordre constitutionnel ».