Les marchés obligataires britanniques s’emballent, sur fond de crispation politique et de doutes sur la trajectoire budgétaire du pays. Une dynamique qui rappelle, pour certains investisseurs, les épisodes de panique de 2022 sous Liz Truss.
Avec une minutie entêtante, les taux d’emprunt à long terme du Royaume-Uni poursuivent leur ascension, alors que l’incertitude politique enfle Outre-Manche. Le taux des obligations d’État à 30 ans a atteint mardi un sommet à 5,797 %, un niveau inédit depuis 1998, tandis que celui à 10 ans s’est hissé à 5,116 %, au plus haut depuis 2008. Ces niveaux traduisent une tension croissante sur la dette britannique, dans un contexte où les investisseurs exigent une prime de risque plus élevée.
« Le leadership du Premier ministre Sir Keir Starmer est soumis à une pression croissante » et le marché obligataire craint notamment la perspective qu’un prochain gouvernement travailliste soit « plus laxiste sur le plan budgétaire », selon Derren Nathan, analyste chez Hargreaves Lansdown. Dans ce climat, la moindre incertitude politique se traduit immédiatement dans les prix des gilts, les obligations souveraines britanniques.
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La tension ne se limite pas au marché obligataire. La livre sterling recule également, perdant 0,78 % face au dollar pour s’établir à 1,3504 dollar, reflet d’un climat de défiance plus large envers les actifs britanniques.
Le souvenir encore vif de la crise Truss
Dans les salles de marché, la comparaison avec l’épisode de Liz Truss en 2022 revient avec insistance. À l’époque, en seulement 45 jours au pouvoir, la livre sterling avait chuté jusqu’à 1,0350 dollar, la Bourse de Londres avait perdu 5 % et le taux à 10 ans était passé de 3,09 % à 3,90 %, provoquant une intervention d’urgence de la Banque d’Angleterre.
Aujourd’hui, le mouvement est moins brutal mais plus structurel, avec des niveaux de taux bien supérieurs et une défiance qui s’installe dans la durée. Le risque perçu n’est plus seulement celui d’un choc budgétaire ponctuel, mais celui d’une instabilité politique prolongée.
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Le pétrole, facteur aggravant
À cette fragilité politique s’ajoute un environnement international tendu. La flambée des prix du pétrole liée à la guerre au Moyen-Orient alimente les anticipations d’inflation, ce qui pousse les banques centrales à maintenir des taux élevés plus longtemps. « L’influence inflationniste d’un pétrole durablement plus cher » continue ainsi de peser sur les obligations souveraines, rappelle Derren Nathan.
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Mais cette dynamique mondiale n’explique pas entièrement la singularité britannique. La hausse des taux y est plus marquée qu’ailleurs, signe d’une prime de risque spécifique liée à la situation politique et budgétaire du pays.
La comparaison internationale met en évidence l’écart grandissant entre Londres et ses partenaires économiques. En France, le taux à 10 ans s’établit à 3,734 % et celui à 30 ans à 4,575 %. En Allemagne, ces niveaux sont encore plus bas, à 3,093 % pour le 10 ans et 3,617 % pour le 30 ans. Aux États-Unis, les taux atteignent 4,438 % sur le 10 ans et 5,005 % sur le 30 ans, soit nettement en dessous du niveau britannique sur la maturité longue.
Un test de crédibilité
Dans ce contexte, les marchés scrutent désormais chaque signal politique. Neil Wilson, de Saxo Markets, prévient : « Nous pourrions assister à une débandade sur les gilts (les obligations d’Etat britanniques, ndlr) de plus longue maturité si cela se transforme en véritable bataille acharnée » entre les travaillistes. « Les marchés ont généralement horreur de l’incertitude quant à savoir qui dirige un gouvernement », ajoute-t-il. « La situation budgétaire est déjà fragile et devrait se détériorer davantage si une coalition de gauche donne la priorité aux dépenses ».
Entre tensions politiques, inflation persistante et pression des investisseurs, le Royaume-Uni voit ainsi ressurgir un scénario que les marchés pensaient avoir laissé derrière eux : celui d’une crise de confiance autoalimentée, où la politique devient le principal facteur de risque financier. La France ferait bien de méditer sur ce risque.