C’est un paradoxe qui fait un peu grincer des dents dans les couloirs du Parlement européen. D’un côté, les discours de fermeté, les frontières barricadées par la Finlande ou la Pologne et les alertes sur des tentatives de déstabilisation orchestrées par Moscou. De l’autre, la réalité des guichets consulaires. En 2025, plus de 620.000 visas ont été accordés à des ressortissants russes par des pays de l’Union européenne. Loin de l’image d’un continent barricadé, l’Europe semble avoir laissé une porte entrouverte, au grand dam des pays en ligne de front qui voient dans ce flux une faille de sécurité majeure.

Le phénomène ne se limite pas à quelques exceptions administratives; on parle ici d’un mouvement de fond: sur 670.000 demandes déposées l’an dernier, plus de 92% ont reçu un avis favorable. La grande majorité de ces sésames concerne des touristes en quête des plages de la Côte d’Azur ou des lacs italiens. Ce décalage entre la posture diplomatique et la pratique touristique illustre la difficulté pour les Vingt-Sept d’accorder leurs violons dès qu’il s’agit de trancher entre la sécurité nationale et l’attractivité économique.

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Pour comprendre l’ampleur du malaise, il faut se pencher sur les données révélées par le média Euromaidan Press. Selon des documents confidentiels de la Commission européenne, la France est la championne toutes catégories de cette ouverture, avec une augmentation de 23% des visas délivrés en un an. Le sujet est si sensible que les chiffres auraient même été temporairement omis du baromètre Schengen au début de l’année 2026, avant de réapparaître sous la pression de huit États membres exigeant de la transparence.

Cette discrétion de Paris ne passe pas inaperçue. Pour de nombreux diplomates, il s’agit d’un double discours flagrant. Tandis que Bruxelles annonçait en novembre dernier la fin des visas à entrées multiples pour contrer l’espionnage, les consulats français, italiens et espagnols continuaient de valider des dossiers par milliers. «Les intérêts commerciaux semblent l’emporter sur les préoccupations de sécurité les plus élémentaires», s’inquiètent les observateurs des pays baltes, qui rappellent que chaque touriste peut potentiellement servir de couverture à des opérations plus sombres.

Sécurité contre diplomatie

Face à ces critiques, les partisans d’une ligne plus souple avancent un argument de poids: ne pas couper les ponts avec le peuple russe. L’idée est d’éviter que le Kremlin ne verrouille totalement l’imaginaire de ses citoyens en les isolant du reste du monde. En accueillant des familles ou des vacanciers, l’Europe espère maintenir un lien, une lucarne sur une autre réalité que celle imposée par Moscou à ses citoyens. Mais cet argument humaniste peine à convaincre quand les menaces hybrides russes sont une réalité quotidienne.

La tension est d’autant plus vive que des services de renseignement ont récemment lié des agents russes à des projets de sabotage sur le sol européen, notamment par des colis piégés. Dans ce contexte, voir le flux de voyageurs augmenter au lieu de se tarir ressemble, pour beaucoup, à un pari risqué. Le fossé géographique entre les pays membres de l’Ouest et ceux de l’Est se creuse: d’un côté, ceux vivant sous la menace russe, de l’autre, ceux voyant encore dans le tourisme un potentiel outil diplomatique –et lucratif.

L’avenir proche s’annonce encore plus complexe. Une nouvelle mesure est sur les rails pour juin prochain: l’interdiction pure et simple d’entrée pour tout citoyen russe ayant combattu sur le front ukrainien. Une décision qui semble logique sur le papier, mais qui pose un défi de vérification titanesque pour les agents consulaires. Comment identifier un ancien combattant au milieu d’une foule de demandeurs de visas?

Entre la nécessité de protéger nos démocraties et le désir de ne pas punir collectivement une population, l’Europe cherche encore son point d’équilibre. En attendant, les terrasses de la Riviera continueront probablement d’entendre parler russe cet été, laissant planer un sentiment d’inachevé sur la politique commune de sécurité.