« Fils monstrueux de Mondrian et Picabia, j’ai développé depuis 1952 tout un programme de systèmes aussi rigoureux qu’absurdes. » Ainsi François Morellet (1926–2016) résumait-il en 1987 son autoportrait, tâchant comme on le lui demandait de « réduire à une phrase 35 ans de travail », et se plaçant dans le double héritage du père de l’abstraction géométrique et d’un fantasque surréaliste. Lapidaire mais révélatrice, cette citation en dit long sur la richesse d’une œuvre qui ne s’est jamais tenue tout à fait sage dans la case de l’art concret, et raconte l’humour, la culture, la sensibilité et l’inventivité de son auteur.
C’est à elle que le conservateur Michel Gauthier a songé en étudiant l’espace qui serait alloué à la rétrospective du centenaire de François Morellet au Centre Pompidou-Metz : une immense galerie de plus de 80 mètres de longueur dans laquelle on entre par le milieu, ce qui divise l’espace en deux et oblige nécessairement les visiteurs à commencer par la gauche ou par la droite puis à revenir sur leurs pas pour visiter l’autre partie. Il a choisi de couper l’exposition en deux parties distinctes, avec « un côté Mondrian et un côté Picabia », en miroir l’un de l’autre, nous explique-t-il en préambule.
La raison et la déraison
Il y a donc un côté dédié à la rigueur et à la « raison », et un autre au désordre et à la « déraison » – les deux pouvant être arpentés dans l’ordre qui plaira aux visiteurs. Dès l’entrée, on fait face à deux textes d’introduction, deux types d’œuvres de jeunesse. « Déjà dans les années 1940 et 1950, Morellet a cette dualité », nous dit le conservateur, entre le réalisme d’une nature morte de 1947, dépeignant quelques bananes sur une nappe décorée de stricts carreaux (« il est déjà travaillé par la géométrie »), et des compositions de 1948 ou 1949, libres, colorées et où apparaissent en filigrane ses récentes découvertes de Jean Dubuffet et du groupe CoBrA.

François Morellet, Chollet, 1985
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© Archives François Morellet / ADAGP, Paris, 2026 / photo : Jacques Faujour
Contemporaines, ces œuvres trahissent son hésitation entre deux élans, en même temps qu’elles racontent l’orientation que prend très tôt le jeune homme, pourtant initialement destiné à se cantonner à la reprise de l’entreprise familiale. Morellet est né à Cholet, dans le Maine-et-Loire ; il déménage à Paris avec sa famille à l’adolescence, prend quelques cours de peinture, expose même à dix-sept ans au Salon de la société des beaux-arts, avant de passer son bac à Nantes puis de revenir à Paris pour apprendre le russe. En 1948, après son mariage avec une jeune pianiste, Danielle Marchand, il revient à Cholet pour entrer dans l’entreprise de jouets de sa famille ; il intègre à la fois le service commercial et celui de la création des modèles, et dirige la société jusqu’en 1975, tout en poursuivant une intense activité artistique.
Une fascination pour l’art islamique
Sans passage par des études d’art, donc, l’homme cultive en autodidacte sa curiosité. Il se rend au musée de l’Homme et s’attarde devant des œuvres océaniennes, voyage au Brésil où il découvre l’art concret de Max Bill dans une exposition à São Paulo – un choc déterminant –, visite en 1952 l’Alhambra de Grenade, subjugué par les décorations mauresques : « C’est pour moi, écrira-t-il vingt ans plus tard, l’art le plus intelligent, le plus raffiné, le plus systématique qui ait jamais existé. Un art qui a su éliminer à la fois les rappels naturalistes, la sensibilité de la facture et la composition, toutes ces qualités pour moi primordiales, que je n’avais pas pu trouver dans l’art occidental. »

François Morellet, 5 rouges différents, 1953
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Huile sur bois • 80 × 80 cm • © ADAGP, Paris, 2026 / Centre Pompidou, MNAM-CCI / photo : Hélène Mauri / Grand Palais RMN
Après avoir abandonné la figuration en 1950, Morellet se prête à toutes sortes d’expérimentations d’une « radicalité folle », précise Michel Gauthier. « Dès 1952, toute peinture est fondée sur une règle, un système. » Du côté Mondrian de l’exposition, des œuvres comme 5 rouges différents (1953), Carré inscrit dans un carré (1954) ou 6 répartitions aléatoires de 4 carrés noirs et blancs d’après les chiffres pairs et impairs du nombre π (1958) ordonnent des formes géométriques méticuleuses à partir de consignes précises, sans jamais renoncer à la grâce et à l’élégance. Du côté Picabia, l’humour est plus évident, par exemple dans la trame serrée d’une Répartition aléatoire de 40 000 carrés suivant les chiffres pairs et impairs d’un annuaire de téléphone, 50 % rouge moyen, 50 % vert moyen (1961).
Introduire le hasard
C’est dans le hasard que se niche la profondeur, la sensibilité de l’art de Morellet, qui fait de formes froides et répétitives la source d’une sensibilité accrue pour la couleur, l’harmonie, la finesse des lignes, la nuance, le jeu – l’essence de l’art pictural, en somme.
Morellet est alors proche d’Ellsworth Kelly qui lui présente Jean Arp, lequel lui inspire l’idée « d’introduire le hasard dans ses méthodes », poursuit le commissaire. C’est précisément dans celui-ci que se niche la profondeur, la sensibilité de l’art de Morellet, qui fait de formes froides et répétitives la source d’une sensibilité accrue pour la couleur, l’harmonie, la finesse des lignes, la nuance, le jeu – l’essence de l’art pictural, en somme. Dans les années 1970, l’artiste s’étend à l’espace architectural : en 1978, il incline quatre grandes toiles blanches à 0, 30, 60 et 90 degrés, du mur jusqu’au sol, traçant une ligne continue sur chacune d’elle. La peinture est devenue volume.

Vue de l’exposition « François Morellet. 100 pour cent » au musée du Centre Pompidou Metz, à gauche : 3 × 3, 1954 ; à droite : Violet-bleu-vert-jaune-orange-rouge, 1953
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© ADAGP, Paris, 2026 / Centre Pompidou Metz / photo : Marc Domage
En spatialisant la peinture, Morellet « inaugure de nouveaux modes d’accrochage », qui iront jusqu’au monumental. Il a ainsi réalisé de très nombreux projets pour l’espace public, dont la centième œuvre de l’exposition de Metz, visible depuis l’une des extrémités de la galerie, côté Picabia : une immense fresque tout en angles sur la façade d’un technicentre de la SNCF, réalisée d’après un protocole de 1977 de « désintégration architecturale ». Libre dans ses formats, Morellet l’a aussi été dans le choix de ses matériaux, incluant des néons et des flashs crépitants dans des œuvres où, souligne le commissaire, « il n’y même plus vraiment de formes », à l’image d’une aveuglante Boîte à flashes (1964).
Jouer d’effets d’optique
Le tableau déborde, « fait exploser la vision ». Certaines trames jouent d’ailleurs depuis longtemps d’effets d’optique, et apparaissent presque difficiles à déchiffrer, comme lorsqu’il superpose Quatre doubles trames – 1° + 1° – 2° + 2° (1961) et obtient un déroutant effet de moirage. Dans les années 1980, une décennie après avoir inclus des programmes informatiques dans la conception millimétrée de ses œuvres, Morellet travaille avec de simples branches, qu’il met en dialogue avec ses lignes dessinées ; la série s’appelle « Geometree », imprégnée encore une fois d’humour (Morellet adore les jeux de mots) mais aussi du vertige des formes qui nous échappent, celles de la nature.

François Morellet, 2 fois 90°, 90°, 45°, 45°, etc. n°1, 1957
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Huile sur bois • 80 × 80 cm • © ADAGP, Paris, 2026 / Centre Pompidou, MNAM-CCI / photo : Hélène Mauri / Grand Palais RMN
Au fur et à mesure du parcours, les émotions se succèdent et ne se ressemblent pas, et l’on est presque surpris, à chaque œuvre, de la portée et de la poésie de ses recherches sur la géométrie, mais aussi de la variété de ses matériaux, de ses protocoles. Comme il l’écrivait lui-même en 1982, même avec un « système très simple, rigoureux, on peut avoir une grande ‘richesse’, surtout si l’on a la chance d’avoir un support complexe ».
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François Morellet. 100 pour cent
Du 3 avril 2026 au 28 septembre 2026
Centre Pompidou-Metz • 1 Parvis des Droits de l’Homme • 57020 Metz
www.centrepompidou-metz.fr