Sept grammes. C’est le poids moyen de plastique retrouvé dans un cerveau humain adulte lors des autopsies réalisées en 2024, selon une étude publiée dans Nature Medicine en février 2025 par le Dr Matthew Campen et son équipe de l’Université du Nouveau-Mexique. Traduit en termes concrets : l’équivalent d’une cuillère à café de matière plastique, logée dans l’organe le plus protégé du corps. Et ce n’est pas le foie ni les poumons qui détiennent ce triste record. C’est le cerveau.
À retenir
- Le cerveau : l’organe qui accumule le plus de plastique, contrairement aux attentes scientifiques
- Les nanoparticules contournent la barrière protectrice du cerveau grâce à l’inflammation qu’elles provoquent
- Une corrélation troublante entre accumulation cérébrale de plastique et cas de démence reste à élucider
Sommaire
- Un résultat que personne n’attendait
- La barrière hémato-encéphalique, contournée
- +50% en huit ans : une courbe qui ne ment pas
- Ce qu’on peut concrètement changer
Un résultat que personne n’attendait
Pour mener cette étude, les chercheurs ont eu recours à des techniques de pointe (chromatographie en phase gazeuse couplée à la spectrométrie de masse, spectroscopie infrarouge, microscopie électronique) pour mesurer la quantité de microplastiques dans le cerveau, le foie et les reins provenant d’autopsies de personnes décédées entre 2016 et 2024. Le protocole est solide. Les résultats, eux, dépassent ce que la communauté scientifique anticipait.
Les échantillons de cerveaux, tous dérivés de la région du cortex frontal, présentaient des concentrations de particules de plastique nettement plus élevées que ceux de reins ou de foies, de 7 à 30 fois plus. Pour saisir l’ampleur du fossé : les concentrations de microplastiques dans le foie et les reins étaient similaires, avec des valeurs médianes de 433 et 404 µg/g, tandis que les échantillons de cerveau contenaient 3 345 µg/g pour les prélèvements de 2016 et 4 917 µg/g pour ceux de 2024. Le foie filtre, les reins éliminent. Le cerveau, lui, accumule.
Les particules majoritairement retrouvées sont du polyéthylène, avec des teneurs cérébrales atteignant 4 800 µg par gramme de tissu dans certaines autopsies de 2024. Le polyéthylène, c’est le plastique des emballages, des films alimentaires, des bouteilles d’eau. Celui qu’on manipule des dizaines de fois par jour sans y penser.
La barrière hémato-encéphalique, contournée
Pendant longtemps, les neurologues se rassuraient avec un argument : le cerveau est protégé. La barrière hémato-encéphalique agit comme un filtre biologiquement élaboré, censé repousser les substances indésirables. Or cette protection a une faille de taille.
Des éclats de plastique de moins de 200 nanomètres, à peine plus gros que des virus, ont été observés dans le tissu cérébral, une taille suffisamment petite pour traverser la barrière hémato-encéphalique. Mais le mécanisme est plus pervers encore. Les microplastiques peuvent causer de l’inflammation, ce qui aurait pour effet d’ »ouvrir » des barrières cellulaires qui resteraient autrement fermées, dont la barrière hémato-encéphalique censée protéger le cerveau des indésirables. Les plastiques fragilisent précisément le bouclier supposé les arrêter.
Selon Matthew Campen, le cerveau absorberait préférentiellement les plus petites nanostructures, d’une longueur de 100 à 200 nanomètres, tandis que les particules plus grosses, d’une taille comprise entre un et cinq micromètres, sont acheminées vers le foie et les reins. Une sorte de sélection naturelle à l’envers : le cerveau capte ce que le reste du corps rejette.
L’accumulation de microplastiques dans le cerveau pourrait être exacerbée par leur affinité pour les cellules graisseuses de la gaine de myéline, qui protège les neurones et assure la transmission des signaux nerveux. Une piste qui expliquerait pourquoi cet organe, riche en lipides, attire préférentiellement certains fragments polymères.
+50% en huit ans : une courbe qui ne ment pas
Matthew Campen affirme que les cerveaux de personnes décédées en 2024 contenaient environ 50% de microplastiques en plus que ceux de personnes mortes en 2016. Huit ans. C’est le temps qu’il a fallu pour que la concentration grimpe de moitié. Et cette progression ne dépend ni de l’âge, ni du sexe, ni de l’origine ethnique des personnes examinées.
Ni l’âge, ni le sexe, ni l’origine ethnique, ni la cause du décès n’influençaient significativement la concentration en plastiques, seule l’année du décès avait un impact notable. Cette donnée dit tout : la contamination cérébrale n’est pas l’apanage d’un profil particulier, elle est le miroir fidèle de l’époque à laquelle on vit.
La corrélation la plus inquiétante concerne les patients atteints de démence. La concentration moyenne dans le bulbe olfactif est passée de 3,4 mg/g en 2016 à 4,9 mg/g en 2024, soit une hausse de 44 % en huit ans, et les cerveaux de patients déments en contiendraient jusqu’à 20 fois plus que les cerveaux sains du même âge. Chez les personnes atteintes de démence, ces fragments se concentraient à l’intérieur des cellules inflammatoires et le long des parois des vaisseaux sanguins. Lien de causalité ou simple corrélation ? Les chercheurs restent prudents. Mais il est possible que ces nanomatériaux interfèrent avec les connexions entre les axones du cerveau et pourraient également favoriser l’agrégation de protéines impliquées dans la démence, suggère le Pr Campen.
Ce qu’on peut concrètement changer
Le tableau est préoccupant. Mais la même étude ouvre une perspective inattendue. Il n’y avait aucun lien entre l’âge des patients à leur mort et la quantité de microplastiques dans leur cerveau, suggérant que les microplastiques ne s’accumulent pas en continu à mesure que nous vieillissons. « Cela est important car cela suggère que si nous devions réduire la contamination environnementale par les microplastiques, les niveaux d’exposition humaine diminueraient également », souligne Tamara Galloway, professeure d’écotoxicologie à l’Université d’Exeter. L’exposition n’est donc pas un destin figé.
Le simple fait de délaisser l’eau embouteillée pour l’eau du robinet pourrait voir notre ingestion de microplastiques passer de 90 000 particules par année à 4 000 particules par année. L’eau embouteillée peut, à elle seule, représenter une exposition annuelle équivalente à l’exposition générée par toutes les autres sources combinées. Un geste concret, immédiat, dont l’ampleur dépasse ce qu’on imaginerait. Réduire les contenants plastique au profit du verre ou de l’acier, limiter les aliments ultra-transformés : les aliments ultra-transformés peuvent aussi être une source importante, et souvent insoupçonnée, d’exposition aux microplastiques et aux nanoplastiques.
Sur le plan réglementaire, le retard est patent. Le règlement REACH de 2023 cible uniquement les microplastiques ajoutés intentionnellement dans les produits, il ne concerne pas les particules issues de la dégradation naturelle des plastiques, qui représentent la grande majorité de la contamination ambiante. En France, la loi anti-gaspillage (AGEC) a interdit en 2026 les cosmétiques rincés contenant des microplastiques autres que les exfoliants. Une avancée réelle, mais qui ne traite pas l’essentiel : les microplastiques dans l’eau potable ne font toujours l’objet que d’une simple liste de vigilance européenne, sans norme contraignante.
La production mondiale de plastique continue d’augmenter, avec plus de 400 millions de tonnes produites chaque année, et les effets biologiques de cette accumulation cérébrale restent, pour l’heure, insuffisamment documentés. Ce que les autopsies de 2024 révèlent avec certitude, c’est que nous vivons dans les cerveaux de cette époque. Et que ces cerveaux portent, littéralement, la trace de nos habitudes de consommation.
Sources : observatoiredeleurope.com | lenew.ma