Le verdict est sans appel. Le 7 mai, des millions de Britanniques ont infligé au Parti travailliste un revers historique dans une série d’élections régionales et locales. Le grand vainqueur est Reform UK, le parti anti-immigration de Nigel Farage. Sur les plus de 5 000 sièges remis en jeu dans 136 collectivités anglaises, ses listes raflent plus de 1 400 sièges et le contrôle de 14 conseils. Les conservateurs, également laminés, abandonnent plus de 500 sièges.

L’immigration, ressort de la rupture

En général, la participation aux scrutins locaux oscille entre 30 et 36 % ; l’agrégat national 2026 n’a pas encore été publié, mais les déclarations arrondissements par arrondissement indiquent une hausse marquée par rapport à la précédente échéance. La question migratoire est au centre de ce sursaut. C’est devenu la première préoccupation des Britanniques, confirment les sondages. D’après l’organisation britannique Migration Watch, 200 000 clandestins ont traversé la Manche depuis 2018, dont moins de 8 000 ont été reconduits depuis ; plus de 73 000 sont en outre arrivés depuis l’accession de Keir Starmer à Downing Street en juillet 2024, après que ce dernier eut promis d’« en finir avec le chaos » et de « démanteler les réseaux de passeurs de migrants ». À ce tableau s’ajoute l’arrivée de 898 000 immigrés légaux sur le territoire britannique sur la seule période s’étendant de juin 2024 et juin 2025 : 670 000 proviennent de pays hors-UE, selon les chiffres de l’Office for National Statistics.

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Le politologue John Curtice relève d’ailleurs que la géographie du vote Reform UK recoupe largement celle du Brexit de 2016, dont la question migratoire fut l’un des principaux moteurs. C’est dans le « mur rouge » du nord et du centre de l’Angleterre que la sanction prend des allures de déferlante. Les fiefs ouvriers de longue date ont basculé. Même la périphérie londonienne s’y est mise : Havering est le premier arrondissement de la capitale à virer au turquoise. « Ce qui s’est produit est un véritable bouleversement historique de la politique britannique », s’est félicité Nigel Farage au lendemain du vote, revendiquant la conquête simultanée de territoires conservateurs et travaillistes, « pour la première fois depuis la fin de la Première Guerre mondiale ».

Sur le flanc conservateur, l’effondrement est tout aussi spectaculaire. L’électorat de droite semble se ranger à l’opinion du chef de Reform UK, qui dénonce une convergence des Tories avec la gauche sur la question migratoire : les conservateurs, accuse-t-il, ont « menti » : « Élection après élection, il a été promis [aux électeurs conservateurs] que la migration nette tomberait à quelques dizaines de milliers de personnes par an », mais les Tories ont fait entrer, par les voies légales, des centaines de milliers d’immigrés chaque année, fustige-t-il. Le leader politique dénonce régulièrement un « LibLabCon », un « parti unique » où conservateurs, travaillistes et libéraux-démocrates auraient fini par converger sur l’essentiel.

Au-delà de l’Angleterre, la gauche se recompose

Au pays de Galles, la défaite est aussi d’ampleur historique. Pour la première fois depuis la dévolution de 1999, le Labour perd le contrôle du Senedd, élargi à 96 sièges et passé à la proportionnelle intégrale. Les indépendantistes progressistes de Plaid Cymru s’imposent (43 sièges), suivis par Reform UK (34) ; les Verts y entrent pour la première fois.

En Écosse, le SNP indépendantiste de John Swinney conserve le pouvoir sans majorité absolue aux côtés de quinze députés Verts, Labour et Reform UK terminant ex æquo à 17 sièges chacun. Face à la montée en puissance de Reform UK, Swinney, à gauche de l’échiquier politique, a jugé, le 9 mai, l’indépendance de l’Écosse « urgente ».

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La sanction infligée au Labour à l’échelle nationale ne signe pas pour autant l’effondrement de la gauche britannique : son électorat s’est avant tout dispersé. Chez les Verts, crédités de 18 % au niveau national, qui signent une percée locale d’ampleur inédite. Chez les libéraux-démocrates qui progressent à 16 % ; cumulé à celui du Labour, leur score représente 51 % du vote national, un niveau comparable au cumul des trois mêmes formations à la générale de 2024, alors même que le Labour seul y a perdu près de la moitié de son socle. La gauche britannique ne disparaît donc pas, elle se redistribue. 

Le crépuscule du bipartisme

Dernier point marquant, ces résultats entérinent la fin d’un système. L’équivalent national calculé par le politologue John Curtice (BBC) place Reform UK à 26 % des voix, devant les Verts (18 %), les travaillistes et les conservateurs (17 % chacun) et les libéraux-démocrates (16 %). Cinq, voire sept formations se disputent désormais l’électorat. Le duopole travaillistes-conservateurs, en place depuis près d’un siècle, vit donc ses derniers mois.

Une leçon à fonder par l’effet du mode de scrutin britannique sur ce paysage éclaté. Aux législatives, le siège revient, dans chaque circonscription, au candidat arrivé en tête, fût-ce avec une avance minime et sans second tour. Conçu pour stabiliser le duopole, ce mécanisme devient, lorsque le paysage politique se fragmente, un puissant amplificateur : de faibles écarts en voix se traduisent par des bascules massives de sièges. En 2024 déjà, Keir Starmer avait obtenu 411 députés sur 650 avec 33,7 % des suffrages seulement, plus faible score jamais récolté par un gouvernement majoritaire outre-Manche. 

Avec ce score, calcule John Curtice, Reform UK décrocherait à présent la majorité absolue aux Communes. Farage n’a pas fini de donner des sueurs froides à Westminster. Quant aux jours du Premier ministre actuel, Keir Starmer, le patron du Labour, les analystes lui donnent quelques semaines avant qu’il ne soit dans l’obligation de jeter l’éponge. Demain, donc…

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