Le document dévoilé par Dossier aurait été présenté à l’administration présidentielle (AP) à la fin de l’hiver, soutient ce média d’opposition, propriété de Mikhaïl Khodorkovski, aujourd’hui membre de la délégation russe auprès de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe. Publié le 7 mai, l’article s’appuie sur “une source proche de l’AP”, où “l’évolution de la situation sur le front et [l’état de] l’économie préoccupent sérieusement”.
En une dizaine de pages, la présentation expose “les éléments de langage propagandistes destinés à ‘vendre’ [à l’opinion] un accord de paix avec l’Ukraine, malgré les lourdes pertes parmi les troupes russes et l’absence de résultats significatifs”. Parmi les arguments énumérés à la page intitulée “L’image de la victoire”, Dossier cite celui-ci : “Il faut savoir s’arrêter à temps. En faire trop serait un échec, la poursuite de la SVO [acronyme russe de l’‘opération militaire spéciale’, c’est-à-dire la guerre en Ukraine] deviendrait une victoire à la Pyrrhus.”
Et les menaces que représente la poursuite de la guerre sont nombreuses, selon ce document : “L’épuisement des ressources, la nécessité d’augmenter les impôts, les réductions d’effectifs dans les entreprises, les menaces d’attaques de drones, de frappes en profondeur et de terrorisme, la crise démographique et le remplacement des Russes par des migrants, ainsi que la possibilité de perdre face aux États-Unis dans l’établissement du nouvel ordre mondial.”
Sortir par le haut
Dossier précise que le document n’a pas de lien avec les négociations en cours, mais qu’il “reflète plutôt les attentes du bloc politique de l’administration présidentielle dans le cadre de la planification de campagnes de propagande. Néanmoins, le scénario décrit correspond globalement aux exigences de la Russie dans les pourparlers” – à savoir la prise de la partie de la région de Donetsk restée sous contrôle ukrainien.
Dans ces conditions, les polittechnolog du régime, ces experts en influence et en communication politique, s’emploient à forger le récit qui permettra au Kremlin de sortir de cette guerre par le haut : il s’agit de présenter l’éventuel dénouement du conflit comme “une grande victoire et [de mettre en avant] le mérite personnel du président”. Et de souligner les succès obtenus : selon l’AP, des gains territoriaux, des ressources naturelles, une route terrestre vers la Crimée et le littoral de la mer d’Azov, des millions de nouveaux citoyens russophones, sans oublier que la guerre a permis à la Russie de se consolider, “purgée” des élites qui l’ont trahie.
Convaincre les va-t-en-guerre
Les stratèges ayant conçu ce plan de sortie anticipent l’expression d’un mécontentement au sein de la population – “l’AP a de bonnes raisons de croire que si la guerre, qui a coûté la vie à des centaines de milliers de citoyens russes, se termine sans résultats visibles, certaines parties de la société russe pourraient le percevoir négativement”. La cible la plus difficile à convertir serait la communauté dite “Z”, composée d’individus désignés ici comme des “ultrapatriotes de canapé” à “l’émotivité extrême”, qui n’ont pas combattu eux-mêmes mais qui attendent toujours la prise de Kiev. Pour contrer ce “public problématique”, le document suggère notamment de réduire sa présence dans l’espace médiatique et faire émerger des voix modérées.
“On ignore si Vladimir Poutine approuvera ce plan de retour à la paix. Lui-même, du moins, n’a d’aucune manière laissé entendre qu’une fin imminente du conflit était à prévoir”, écrivait Dossier dans cet article publié le 7 mai. Or, deux jours plus tard, à l’occasion d’une conférence de presse donnée à l’issue des célébrations du Jour de la victoire, le dirigeant russe, dans une formule nébuleuse, a justement évoqué cette possibilité.