LA QUINZAINE DES CINÉASTES – En ouverture de la Quinzaine, le réalisateur russe qui avait fait sensation en 2017 au Festival de Cannes avec Tesnota. Une vie à l’étroit transpose son univers aux États-Unis. Il y est désormais réfugié.

Le retour de Kantemir Balagov à Cannes suscitait une vraie attente. Accueilli cette année en ouverture de la Quinzaine des cinéastes, section parallèle et néanmoins prestigieuse où de futurs grands noms ont percé (Scorsese, Jarmusch, Dardenne…), le réalisateur russe avait fait sensation en sélection officielle en 2017 avec Tesnota. Une vie à l’étroit. Le prodige de 26 ans filmait l’enlèvement d’un couple et ses conséquences dans la communauté juive de sa ville natale, Naltchik, dans le Caucase du Nord, province à des années-lumière de Moscou et où l’on parle kabarde. Un premier long-métrage impressionnant, tout à la fois tragédie familiale, thriller, chronique sociale et portrait de femme. Dans son film suivant, Une grande fille, prix de la mise en scène dans la section Un certain regard, il suivait deux jeunes infirmières russes au sortir du siège de Leningrad, en 1945, luttant pour leur survie.

Presque dix ans plus tard, l’entretien qu’avait accordé au Figaro l’ancien élève d’Alexandre Sokourov résonne d’une tout autre façon. Quand on lui demandait son sentiment sur la campagne présidentielle de 2018 en Russie et la victoire annoncée de Poutine, il répondait : « Je me suis toujours considéré comme apolitique. Je lis les journaux, mais il est extrêmement dangereux chez nous d’avoir un avis tranché sur ce qui doit être et ce qui ne doit pas être. Ce qui doit être aujourd’hui ne l’est pas forcément demain, et inversement. J’essaye de m’abstraire de tout ça pour écrire et filmer. » Avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, Balagov n’a pas pu continuer à ignorer la politique de son pays.


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Il vivait encore en Russie quand il a commencé l’écriture de Butterfly Jam en 2020. L’histoire se déroulait une nouvelle fois à Naltchik. Après avoir manifesté contre l’agression de la Russie vis-à-vis de l’Ukraine, il a dû quitter le pays et s’installer à Los Angeles. Il découvre alors qu’une communauté kabarde vit à Newark, dans le New Jersey, et adapte son scénario à cette nouvelle réalité.

Mais c’est en France que Balagov a trouvé refuge et soutien pour produire Butterfly Jam, comme Andreï Zviaguintsev, l’autre réalisateur russe très attendu de cette 79e édition, lui aussi exilé, dont on découvrira Minotaure en compétition. Butterfly Jam est produit par Pascal Caucheteux (Why Not Productions), le producteur de Jacques Audiard, et ce n’est pas tout à fait un hasard. Il y a quelque chose du Audiard première période chez Balagov. On pense à De battre mon cœur s’est arrêté, sans le piano ni l’inoubliable Niels Arestrup en père monstrueux.

Azik est une autre figure de père. Cuisinier dans un restaurant du New Jersey tenu par sa sœur Zalya (Riley Keough), il passe son temps à boire, à s’endetter, à rater le peu qu’il entreprend. Barry Keoghan, l’acteur irlandais du moment (Peaky Blinders : L’Immortel, futur Ringo Starr dans les Beatles de Sam Mendes), prête à ce père immature sa présence frêle et intranquille. Le fils est un adolescent de 16 ans surnommé Pyteh. Il pratique la lutte, regarde son père avec un mélange de pitié et d’inquiétude. Autour d’eux gravitent des personnages à peine esquissés. Un propriétaire de restaurants ambitieux. Une lutteuse afro-américaine complexée. Et il y a Marat (Harry Melling, le masochiste fleur bleue de Pillion ), l’ami d’Azik, par qui la tragédie arrive sans prévenir, malgré la frustration et les renoncements qui s’accumulent dans la première heure.

Butterfly Jam, film situé aux États-Unis, réalisé par un Russe et tourné dans le nord de la France avec des acteurs anglo-saxons, ne convainc pas tout à fait. Il souffre sans doute des aléas de sa fabrication. Mais il rappelle que le cinéma, malgré tout, est une terre d’accueil pour les êtres déracinés.

La note du Figaro : 2/4