Le jeudi 23 avril, je me suis lancé sur le Tour des Asturies, une course à étapes professionnelles de quatre jours. Avant d’y aller, j’ai regardé la liste des partants, il y avait quelques grands noms, dont Nairo Quintana (futur vainqueur), Sergio Henao et l’équipe UAE, même si Tadej Pogacar n’était pas au départ. En 2025, je n’avais pas du tout le niveau pour m’aligner sur une épreuve de cette importance, j’avais abandonné à la première étape. Cette année, les jambes étaient là, je me sentais capable de finir ! Hélas, j’ai cassé une roue durant la deuxième étape, et je me suis retrouvé en carafe. J’ai préféré arrêter. Dommage, sans cet incident mécanique, j’aurais probablement mené l’aventure à bien. Je retrouverai les pros en juillet prochain, en Espagne, au GP de Villafranca de Ordizia.

Là-bas ou ailleurs, je suis en apparence un coureur comme les autres. Mon handicap ne se voit pas. Ataxie cérébelleuse. En 2017, sur le Tour de Tahiti amateur, j’ai fait une grosse chute. L’accident a endommagé le cervelet, la partie du cerveau qui gère l’équilibre et la coordination des mouvements. Sur le vélo, je ne peux pas me retourner, lâcher le guidon des deux mains est complexe. J’ai tendance à marquer des coups d’arrêt dans le pédalage. J’ai aussi des problèmes d’audition à l’oreille droite, et ma vision est floue à l’effort, surtout par temps froid. En handisport, je suis classé en catégorie C3, sachant que C1 désigne les athlètes les plus touchés, et C5 ceux qui souffrent du handicap le plus léger.

Je cours en paracyclisme, j’ai été médaillé d’or aux Jeux de Paris. Mais je suis aussi habitué aux courses pros au milieu des valides, une quinzaine de jours par an environ. Mon équipe, EuroCylingTrips-CCN, une formation de Troisième Division (continental UCI), dispute les courses de classe 1 et ProSéries, je l’ai intégrée en 2020, à la demande de son fondateur, un ami australien. En son sein, je suis juste défrayé, pas salarié, cela n’interfère pas avec mon métier de policier détaché en tant qu’athlète de haut niveau.

Quand j’étais plus jeune (je vais avoir 41 ans), je rêvais de passer professionnel. J’ai eu quelques contacts limités avec Ag2r, qui n’ont jamais abouti. Alors, aujourd’hui, ça me fait drôle de côtoyer de temps en temps les grands du peloton. Avec eux, ça se passe plutôt bien, je ne ressens pas de jugement, zéro d’hostilité de leur part, plutôt de la bienveillance. Personne ne s’écarte par prudence quand je suis dans les parages. Au GP Villafranca de Ordizia 2023, une course en Espagne, l’Anglais Simon Carr, que j’avais connu chez les amateurs, était tout étonné de me retrouver : « Thomas ? Mais qu’est-ce que tu fais là ? Viens avec nous, on se cale devant !  » Je l’ai suivi, et j’ai basculé en haut de la côte avec les premiers. Dans ma roue : les coureurs de Movistar dont le champion d’Espagne Oier Lazcano. Il pleuvait, je n’avais pas envie de le faire tomber.

C’est ma grande crainte : provoquer une chute collective à cause de mes soucis d’équilibre. Rouler en peloton me pose des problèmes. Si je reste en tête ça va, mais aller dans la « boule » (au milieu) est compliqué à cause de mon handicap ; nous sommes trop près les uns des autres, je ne peux pas garder une distance de sécurité. Du coup, je m’adapte. Je reste toujours sur la droite ou la gauche pour me laisser une échappatoire. Si ça frotte trop, je ne vais surtout pas au casse-pipe, je me cale derrière, je ne veux pas me mettre en danger, ni les autres.

Par bonheur, je n’ai jamais été à l’origine d’un accident. Une fois, une seule, je suis parti en glissade, mais il n’y avait que moi d’impliqué. Parfois, j’ai peur, je n’aime pas les vagues, mais ça se passe toujours bien. Je trouve les courses professionnelles moins dangereuses que les épreuves amateurs où je m’aventure aussi parfois, bien trop nerveuses pour moi. À la TV, on a l’impression que les pros prennent beaucoup de risques. Ce n’est pas le cas en réalité, les coureurs sont assez respectueux entre eux ; naturellement, ça bagarre dans les moments décisifs, mais les descentes sont négociées de façon relativement prudente.

En descente, justement, j’arrive à m’en sortir à peu près. Un coureur dans mon sillage peut se dire « lui, il a toutes ses facultés ». Ça m’a demandé pas mal de boulot, des séances de kinés longues et… longues (sourire). Mais il y a des trucs que je ne saurais jamais faire, comme me laisser décrocher à la voiture du directeur sportif pour aller chercher les bidons. Je n’y arrive pas, la coordination des gestes me fait défaut, je ne sais pas si je dois prendre le bidon ou le donner, comme si mon cerveau buguait. Tenir requiert une concentration de tous les instants. Nerveusement, les épreuves par étapes sont éprouvantes, très dures à gérer.

Physiquement aussi, évidemment. Je n’ai plus au même niveau qu’avant l’accident. Autrefois, j’atteignais 81-82 de V02 max ; je me situe à présent entre 72 et 74. J’arrive malgré tout à atteindre des valeurs de puissance correctes : dans les 375-380 watts de FTP, avec mes 65 kg. Je ne suis pas ridicule. On dit que tout peut arriver dès lors que l’on prend le départ si l’on se donne les moyens et que l’on y croit. Mais il faut être réaliste : ne fût-ce qu’intégrer une échappée serait très compliqué à ce niveau, d’autant que le peloton, très vigilant, ne les laisse pas se former facilement. Je voulais tout de même essayer aux Asturies, tout en aidant l’équipe. Bon, terminer est déjà bien, j’y parviens le plus souvent (sur 32 apparitions en classe 1, le plus haut niveau où il s’est produit, il compte seulement neuf abandons).

Je suis là avant tout pour me faire plaisir, et progresser en force et puissance, car ces courses avec les pros m’aident à préparer les rendez-vous paracyclistes. Je n’éprouve pas le syndrome de l’imposteur puisque je me confronte à bien plus fort, je n’ai rien à prouver. Et les encouragements me font plaisir. Victor Lafay, témoin de mon accident de 2017 à Tahiti, m’a dit qu’il était impressionné par ma récupération.

À la Classica Terres de l’Erbre 2025, Geoffrey Soupe m’a fait un clin d’oeil. Je venais de passer plusieurs kilomètres à imprimer un rythme élevé devant le peloton avec Julius Johansen, le Danois d’UAE. Un gros col était au programme, j’allais me faire tordre, alors autant me montrer un peu avant sur le plat ! Quand je me suis écarté, Geoffrey m’a dit : « Tu ne continues pas ?  » « Non, je lui laisse le boulot.  » En cinq ans, j’ai vu du beau monde, pédalé au contact de champions comme Ben Healy. Mais celui qui m’a le plus impressionné est Isaac del Toro. Lui, c’est une machine. »