Le doyen de la faculté des Sciences de Montpellier, Jean-Michel Marin, et le directeur de Polytech Montpellier, Lionel Torres, réagissent au décret sur les droits d’inscription des étudiants étrangers, « un tournant préoccupant pour l’enseignement supérieur français. »

Le projet de décret marque une évolution majeure de la politique française d’enseignement supérieur. Ce texte introduit une contrainte particulièrement rigide qui interroge à la fois les principes d’ouverture qui fondent notre modèle universitaire, notre positionnement européen et la capacité des établissements à conduire une stratégie internationale cohérente.

Depuis plusieurs décennies, la France a fait le choix d’un modèle d’enseignement supérieur fondé sur l’ouverture, l’accessibilité et l’attractivité internationale. L’accueil d’étudiants étrangers ne relève pas seulement d’une logique économique, il participe d’un projet académique, scientifique et diplomatique. C’est aussi un levier essentiel pour la qualité des formations, la vitalité de la recherche et le rayonnement international du pays.

« L’histoire scientifique et universitaire française s’est construite grâce à des trajectoires internationales »

Le plafonnement des exonérations de droits d’inscription introduit par ce projet de décret rompt avec cette tradition. Il transforme un outil stratégique, l’exonération, en ressource rare, fortement contrainte, et déconnectée des réalités de terrain. Le risque est que cette mesure revienne à substituer une logique d’appréciation qualitative des situations individuelles en une approche purement quantitative, indifférente à la diversité des profils et des parcours.

Rappelons que l’histoire scientifique et universitaire française s’est construite grâce à des trajectoires internationales, parfois fragiles au départ, mais rendues possibles par une politique d’ouverture, d’accueil et de soutien.

Ce faisant, ce texte s’éloigne des valeurs que nous défendons : celles d’un enseignement supérieur fondé sur le mérite, l’équité et l’ouverture. Il introduit de facto une sélection accrue par les ressources financières, au détriment des étudiants les plus talentueux. Cette interrogation est d’autant plus cruciale que la France fait aujourd’hui face à un déficit structurel de scientifiques et d’ingénieurs. Dans de nombreux secteurs (industrie, transition écologique, intelligence artificielle…) les besoins en compétences sont massifs et durablement insuffisamment couverts.

« Il est encore temps de réexaminer ce projet »

Dans ce contexte, restreindre mécaniquement les possibilités d’accueil et de soutien des étudiants internationaux constitue un signal paradoxal. Le plafonnement uniforme des exonérations apparaît, de ce point de vue, comme une mesure aveugle : il ne distingue ni les filières stratégiques, ni les tensions sur le marché du travail, ni les priorités nationales en matière d’innovation, de recherche et de souveraineté.

Au-delà de cette rupture de principe, la réforme singularise la France à l’échelle européenne. Si de nombreux pays distinguent, dans leurs politiques tarifaires, les étudiants issus de l’Union européenne de ceux provenant de pays tiers, rares sont ceux qui encadrent les exonérations par un quota uniforme imposé aux établissements. En introduisant un plafond administratif rigide, la France adopte une voie atypique, peu lisible et potentiellement dissuasive pour les étudiants internationaux.

Cette spécificité n’est pas sans risque. Elle introduit une forme d’instabilité dans un système déjà complexe, en brouillant les signaux adressés aux partenaires étrangers comme aux candidats internationaux. Elle fragilise la lisibilité de notre offre de formation et pourrait, à terme, altérer l’attractivité de l’enseignement supérieur français face à des pays qui ont fait le choix de modèles plus cohérents, plus lisibles et plus prévisibles.

Enfin, ce décret soulève une question essentielle : celle de l’autonomie des établissements. Depuis les réformes engagées au cours des dernières années, les universités et les écoles ont été encouragées à définir leur propre stratégie, à développer des partenariats internationaux et à adapter leur politique de recrutement à leurs enjeux spécifiques. L’enjeu n’est pas de nier les contraintes budgétaires ni la nécessité d’une régulation. Mais celle-ci ne peut être efficace que si elle repose sur la confiance accordée aux établissements, sur leur connaissance fine des publics et sur leur capacité à concilier excellence académique, attractivité internationale et ouverture sociale.

À l’heure où la compétition internationale pour attirer les talents s’intensifie, la France ne peut se permettre d’envoyer un signal de fermeture, d’incertitude et de repli. Il est encore temps de réexaminer ce projet pour préserver ce qui fait la force et la singularité de notre modèle d’enseignement supérieur : un équilibre exigeant entre excellence académique, accessibilité et rayonnement international. C’est à cette condition que notre enseignement supérieur pourra demeurer fidèle à ses valeurs fondatrices et à ses ambitions scientifiques, académiques et internationales.