Par

Glenn Gillet

Publié le

15 mai 2026 à 6h46

En cette mi-mai, c’est sûrement au 5e étage que la scène est la plus saisissante : l’immense espace de vente est vide et seul un petit guichet de conciergerie est maintenu en vie par quelques employés, à côté d’un petit espace de vente de bagages. Mais la scène se répète à chaque niveau BHV Marais, avec un taux de vacance qui varie légèrement selon que l’on descende ou que l’on monte. À la faveur de « travaux de rénovation », selon la direction de la Société des grands magasins (SGM), qui gère le fonds de commerce, les espaces de vente vont être totalement réorganisés pendant six mois.
Un grand magasin historique déplumé de la plupart de ses « corners » : voilà qui désole les clients qu’actu Paris a rencontrés sur place. Pour eux, cette vision est d’autant plus anxiogène quand on la comprend comme le dernier épisode d’une saga BHV qui agite Paris depuis des mois, voire des années, et qui a culminé avec l’ouverture en novembre du premier magasin physique permanent du géant chinois de l’ultra fast-fashion Shein.

« Je n’avais jamais vu le BHV comme ça »

En descendant avec son fils et son compagnon les escalators, dont au moins cinq ne fonctionnent pas, Maria s’arrête au 4e étage pour prendre une photo de la scène : devant elle, des étagères aussi blanches que vides à perte de vue, sur plus de la moitié du niveau. « C’est hallucinant. Depuis que je suis à Paris, je n’avais jamais vu le BHV comme ça », lâche cette Espagnole, qui vit dans la capitale depuis 25 ans.

Elle explique que sa famille « aimait bien venir, mais là, c’est vraiment triste de voir un grand magasin comme ça dans cet état ». Ce jour-là, faute de pouvoir retrouver le « corner » où ils avaient leurs habitudes pour encadrer une affiche, Maria et sa famille quittent les lieux bredouilles.

Le patron de la SGM, le jeune (34 ans) et fringant Frédéric Merlin, qui a racheté pour un somme symbolique aux Galeries Lafayette le fonds de commerce du BHV Marais en 2023, promet que ces quelques mois de sous-régime ne sont pas liés aux départs massifs de marques dans le contexte de l’arrivée de Shein. Il s’agit simplement de repenser les espaces pour une question d’efficacité, en vue d’accueillir de nouvelles enseignes dont les noms n’ont pas été révélés à ce stade.

« Une mort lente »

De son côté, Nathalie est passée flâner dans le magasin et tenait à « voir si Shein était toujours là », elle qui, comme de nombreux Parisiens, commerçants ainsi que la mairie, exècre l’enseigne. Pour elle, le BHV, « c’était le dernier magasin qui était plutôt pour les locaux, les Parigots, que pour les touristes, et à taille humaine. Là, ce qu’ils font, c’est organiser une mort lente », estime la cliente, qui a habité toute sa vie dans la capitale. « Si ça devient un truc comme la Samaritaine », c’est-à-dire plus cher et avec un plus haut niveau de standing, « ça ne fera plus partie de ma vie », annonce-t-elle.

Un autre étage du BHV Marais à Paris, lui aussi bien vide.
Un autre étage du BHV Marais à Paris, lui aussi bien vide. (©GG/actu Paris)

Venu lui aussi en famille mais simplement pour manger sur la terrasse du restaurant situé au 6e étage du bâtiment, Nicolas, de Rueil-Malmaison, se veut optimiste et dit croire à  une baisse de régime temporaire : « je sais qu’il y a eu des tensions entre certaines marques et le BHV mais ça arrive aussi que des grands magasins se réorganisent comme ça, ça prend du temps. Après, c’est vrai que là c’est très calme ».

Frédéric Merlin aux abois ?

Derrière l’image de magasin fantôme, il est vrai qu’on s’active en coulisses. Selon les informations du média La Lettre, le BHV va connaître un changement majeur : le propriétaire des murs (valorisés à 300 millions d’euros), le fonds d’investissement canadien Brookfield Asset Management, prévoit d’installer un hôtel de luxe sur les deux derniers étages, dont celui où se trouve actuellement Shein. La partie grand magasin serait, elle, recentrée sur les autres étages, avec une transformation du sous-sol, actuellement occupé par l’espace bricolage, en food court.

Le tout pour un loyer qui passerait pour la SGM, de 19 à 8 millions d’euros. De quoi respirer pour Frédéric Merlin. De quoi, aussi, permettre de regonfler la trésorerie afin d’enfin régler ses impayés à des fournisseurs furieux (lui évoque un retard lié à un changement de logiciel). Et de quoi, aussi, reverser les montants de mutuelle pour lesquelles les employés continuent à cotiser que la société ne verse plus aux organismes d’assurance.

Mais selon ce qu’affirme Le Canard enchaîné dans un article paru ce mercredi, la situation pourrait être réellement critique pour Frédéric Merlin. Des cadres de la mairie de Paris et des spécialistes de l’immobilier convergent vers une prédiction très pessimiste : un abandon du BHV par la SGM « dans les prochains mois ». De quoi permettre à Brookfield Asset Management de récupérer l’immeuble pour en faire une « machine à cash » à la manière… de la Samaritaine, selon le journal. Reste à savoir sous quelle forme.

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