Imaginez un atelier où, à la place des pinceaux et des toiles, s’alignent de longues cuillères en bois et d’immenses marmites où mijotent de vieux draps. Quelques heures plus tard, les tissus ressortent jaune sable, vert tilleul ou bleu myosotis. Au centre de la Vieille Charité, alors qu’il supervise l’accrochage de son exposition « Dormir comme le soleil », l’artiste Adrien Vescovi (né en 1981) raconte avec douceur comment il transmue le textile en véritables « tableaux » – c’est le terme qu’il revendique pour ces œuvres. Alchimiste des couleurs autant que peintre-chercheur, il traduit dans son travail les lumières et les teintes qu’il a absorbées du monde.

Dans les coursives de l’ancien hospice marseillais, l’installation prend déjà des allures de décor de cinéma. Il faudra près d’une semaine pour suspendre dans les 108 arches du monument plus de 600 draps conçus pour résister à l’impétueux mistral, allant parfois jusqu’à 100 km/h, grâce à un système spécialement développé pour ce projet. À l’intérieur de la chapelle baroque de Pierre Puget, la couleur des immenses draps suspendus apparaît progressivement, comme si le regard devait s’habituer à une lumière nouvelle.

Vue de l’atelier d’Adrien Vescovi à Marseille

Vue de l’atelier d’Adrien Vescovi à Marseille

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« J’expose mes textiles, puis au fur et à mesure, les couleurs perdent en intensité et s’enrichissent de la mémoire du temps. »

Adrien Vescovi

« Mon intention, c’est que la couleur soit en mouvement. Je sais où je vais, mais je veux me faire surprendre par mon propre processus », explique l’artiste, installé à Marseille depuis 2018. Depuis plus d’une décennie, il explore les possibilités de la teinture naturelle. D’abord à travers les végétaux en Haute-Savoie, puis les épices à son arrivée dans le quartier de Noailles, avant de se concentrer aujourd’hui sur les ocres. « Ici, il y avait un intérêt évident pour la minéralité de la Vieille Charité. »

Dialogue avec la lumière, le temps et l’architecture

Dans son vocabulaire revient souvent une expression : « des couleurs passées ». Il sourit : « J’aime beaucoup ce terme. J’expose mes textiles, puis au fur et à mesure, les couleurs perdent en intensité et s’enrichissent de la mémoire du temps. » Chez lui, la décoloration n’est jamais une altération, c’est une manière pour l’œuvre de continuer à vivre.

Vue de l’exposition « Adrien Vescovi. Dormir comme le soleil » au centre de la Vieille Charité à Marseille

Vue de l’exposition « Adrien Vescovi. Dormir comme le soleil » au centre de la Vieille Charité à Marseille

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© Ville de Marseille / Ryan Layechi

Cette relation au temps irrigue toute l’exposition. « Dormir comme le soleil », titre emprunté à une phrase d’enfant, évoque autant le cycle du jour que celui de la matière. Les draps suspendus filtrent la lumière et créent des zones d’ombre. Le soleil agit directement sur les pigments : il décolore, transforme, patine. Pendant les huit mois de l’exposition, les textiles continueront d’évoluer au contact du vent, de l’humidité et de la lumière méditerranéenne.

Le projet est le plus ambitieux de l’artiste à ce jour. Une installation gigantesque mais paradoxalement assez discrète tant elle se fond dans la peau du lieu, et reconfigure sa circulation à bas bruit. Dans la chapelle, les perspectives se déplacent, certaines arches disparaissent derrière les étoffes tandis que d’autres détails architecturaux se révèlent. Les plis des tissus répondent aux courbes des colonnes baroques. Chaque angle compose un nouveau tableau.

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Un processus artisanal

« Le lieu est progressivement devenu une sorte de prolongement de mon atelier », confie l’artiste. Situé dans le quartier de la Belle de Mai, il est organisé autour des différents gestes du processus de « cuisson » des textiles avec les pigments. L’eau y occupe donc une place centrale. « Je viens d’une ville thermale, Thonon-les-Bains. Ça a développé mon attention à cette ressource. » Vinaigre blanc pour neutraliser le pH, réemploi des eaux usées, vieux draps chinés : une pratique consciente de l’impact écologique d’une industrie textile qu’il sait particulièrement polluante.

Vue de l’exposition « Adrien Vescovi. Dormir comme le soleil » au centre de la Vieille Charité à Marseille

Vue de l’exposition « Adrien Vescovi. Dormir comme le soleil » au centre de la Vieille Charité à Marseille

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L’artiste revendique aussi une forme de lenteur artisanale. « J’utilise très peu de technologie. Je traîne un vieil ordinateur », glisse-t-il en riant. Dans ses carnets, présentés dans l’accrochage, chaque recette de couleur est minutieusement consignée pour pouvoir être reproduite. La transmission de ce savoir-faire lui est chère.

Des draps chargés d’histoires

Son œuvre dialogue discrètement avec l’histoire même de la Vieille Charité. Ancien hospice, le bâtiment servit encore d’hébergement d’urgence après la Seconde Guerre mondiale, et des photographies d’époque montrent déjà du linge suspendu dans les coursives. « Ce n’était pas un lien direct avec son travail, mais quand nous avons pensé ce projet avec Adrien, cette résonance est apparue comme une évidence », explique Laëtitia Olivier, commissaire de l’accrochage et responsable des expositions des musées de Marseille.

L’installation agit également comme un fil conducteur entre les différents espaces abrités par le site : le musée d’Archéologie méditerranéenne, le musée d’Arts africains, océaniens et amérindiens, le centre international de Poésie, l’EHESS ou encore le CNRS. « L’idée était d’amener une circulation nouvelle dans les coursives, de relier les différents espaces du site », précise Laëtitia Olivier, qui imagine déjà organiser un pique-nique avec les enfants des écoles voisines sous les draps colorés.

Vue de l’exposition « Adrien Vescovi. Dormir comme le soleil » au centre de la Vieille Charité à Marseille

Vue de l’exposition « Adrien Vescovi. Dormir comme le soleil » au centre de la Vieille Charité à Marseille

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© Ville de Marseille / Ryan Layechi

Cette dimension hospitalière traverse toute l’exposition. Chaque textile a connu une existence antérieure avant de devenir œuvre. Certains draps portent encore des monogrammes brodés, traces discrètes d’histoires intimes. Mariages, sommeils, deuils ou gestes domestiques semblent continuer de hanter les fibres textiles, infusées d’une nouvelle teinte.

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Adrien Vescovi. Dormir comme le soleil

Du 16 mai 2026 au 17 janvier 2027
Exposition gratuite.