Connaissez-vous The White Lotus ? Cette série HBO ultra-populaire, qui dévoile le quotidien hors sol de clients d’un hôtel de luxe et dont les premières saisons se sont déroulées à Hawaï, en Sicile et en Thaïlande, a posé ses valises sur la Côte d’Azur pour sa quatrième saison.

Entre le château de la Messardière à Saint-Tropez et les marches du Palais du festival de Cannes, pour être exact.

C’est le cas aussi d’Emily in Paris, la série retraçant le parcours d’une Américaine dans le milieu de la mode exilée dans la capitale française et qui s’est attardée, elle, à Villefranche-sur-Mer, Saint-Jean-Cap-Ferrat et Saint-Tropez.

Deux gros succès qui illustrent l’attractivité de la Côte d’Azur en matière de réalisation et production cinématographique.

Prédominance des séries TV et plateformes en streaming

Selon la Commission du film Alpes-Maritimes Côte d’Azur, ce sont 1 480 jours de tournage qui ont été enregistrés en 2025, entre longs-métrages, fiction et plateformes. L’année 2025 marque d’ailleurs un tournant avec la prédominance flagrante des séries TV et des productions destinées aux plateformes de streaming. Ces fictions représentent à elles seules plus de huit mois de présence sur le terrain.

Parmi les titres phares, on compte, outre Emily in Paris (saison 5) pour Netflix, Rallye 82, une mini-série retraçant l’histoire de Michèle Mouton, seule femme de l’Histoire à avoir remporté un rallye en championnat du monde, pour HBO Max.

Sept longs-métrages, parmi lesquels figurent Le Mage du Kremlin d’Olivier Assayas, récit de vie de l’éminence grise de Vladimir Poutine et Le Rêve américain d’Anthony Marciano.

Une géographie pour tous les goûts

Comment se répartissent les productions sur le territoire ? « Entre littoral et arrière-pays, il n’y a pas de règle fixe, constate Camille Feret, responsable de la commission. Actuellement, deux projets sont tournés dans l’arrière-pays, notamment à Sospel. »

Ce qui revient souvent, poursuit-elle, c’est « ce contraste saisissant entre le glamour de la Riviera et, à seulement 20 minutes ou une heure de voiture, des paysages de campagne ou de haute montagne tout à fait préservés », poursuit la directrice de la Commission du film des Alpes-Maritimes qui a eu pour mission dernièrement de trouver une ferme avec des vaches laitières.

Elle ajoute : « Les productions jouent énormément sur cette dualité, et nous travaillons beaucoup pour ouvrir les portes des réalisateurs au-delà du littoral. »

Dans le cadre du festival, une projection du film Le Secret de Baptistin était proposée hier soir.

Moteur de croissance pour l’économie locale

Au-delà du prestige culturel, le secteur s’affirme comme un pilier économique majeur pour le département. Les retombées directes ont atteint 52 millions d’euros en 2025, englobant les rémunérations, la location de décors et d’importantes dépenses en logistique.

Le secteur de l’hébergement profite massivement de cet essor, avec plus de 28.000 nuitées générées par les équipes de production. Près de 10.800 emplois de techniciens, comédiens et figurants ont été créés sur la seule année 2025.

Si l’on ajoute les bénéfices indirects liés à l’image et au tourisme, l’impact global pour le territoire est estimé à plus de 120 millions d’euros. Comment le territoire s’organise ?

Il s’en souvient comme si c’était hier. « Pour une scène de six minutes, ils sont restés un mois et demi ». Jean-Philippe Mari est membre de l’association de cinéma Cinésospel, une association locale qui fait vivre le 7e art dans cette petite ville de l’arrière-pays mentonnais. « C’était amusant, se souvient-il, tous les magasins étaient cernés. »

C’était en 2024 et le blockbuster américain Heads of State avait comme décor pour sa scène d’ouverture une place de Sospel censée figurer un petit village espagnol, Buñol, en plein festival de lancer de tomates, la Tomatina.

Sospel transformé en village espagnol célébrant la Tomatina pour les besoins du tournage du blockbuster américain Heads of State en 2024.

Sospel transformé en village espagnol célébrant la Tomatina pour les besoins du tournage du blockbuster américain Heads of State en 2024.
Photo Comission du film Alpes-Maritimes Côte d’Azur

La production, qui aurait dû initialement tourner la scène à Hollywood, avait dû faire face aux grèves des scénaristes et acteurs aux États-Unis. Contrainte à relocaliser les scènes en France, elle avait été séduite par la place du village, décorée d’une église baroque.

Dans la région, des figurants avaient été recrutés, des artisans locaux mis à contribution, toute la production occupait les hôtels et restaurants.

En tout, 700 personnes, pour moitié des figurants et des techniciens chargés des décors, étaient présentes au plus fort du tournage. « Il y a bien eu quelques râleurs car le centre était bloqué et un parking complet avait été réquisitionné. Mais, globalement, c’était très positif », se souvient le Sospelois.

Bureaux de tournage

Pour mettre de l’huile dans les rouages, ce sont souvent des services dédiés au sein des mairies qui aident au suivi local. « Nous nous appuyons sur un réseau solide : plus d’une trentaine de communes des Alpes-Maritimes sont membres de notre association », poursuit encore Camille Feret qui observe une véritable professionnalisation du secteur.

Des villes comme Nice ou Cannes ont leurs propres bureaux d’accueil. La commission a également élaboré un « guide des tournages » pour aider les élus et les agents municipaux à gérer l’accueil de A à Z, en posant un cadre clair pour concilier les besoins du film et la vie des habitants.

Depuis 15 ans, la ville de Vence dispose ainsi d’un bureau des tournages. Aux manettes, Corinne Korchia appuie : « Vous savez, un tournage, ça peut bloquer la circulation, gêner les riverains. Pour les dossiers complexes, nous travaillons en lien avec la préfecture. »

L’objectif initial du bureau ? Favoriser la promotion de la commune et valoriser ses atouts patrimoniaux et touristiques en facilitant le travail des équipes de tournage. La cité historique, le col de Vence et la chapelle Matisse sont ainsi particulièrement demandés.

« Fiches décor »

La commission du film assure un travail quotidien de recensement. « Notre équipe se déplace pour repérer des lieux publics (rues, églises) ou privés (maisons, hôtels) et crée des fiches décors détaillées », explique Camille Féret.

Dans ces fiches, on trouve des photos et des informations logistiques cruciales comme l’accessibilité pour les camions ou la distance par rapport aux commodités. Ces données sont ensuite publiées sur Locations Film France, « une plateforme nationale où nos décors côtoient des lieux prestigieux comme le Château de Versailles ».

Également appréciée des productions étrangères, la France dispose d’un crédit d’impôt international très efficace (30 à 40 %) et, surtout, « d’une main-d’œuvre technique d’une qualité exceptionnelle », poursuit la responsable de la Commission.

Territoire caméléon

« Certains scénarios ne peuvent tout simplement pas se tourner ailleurs que chez nous », affirme Camille Feret. La diversité des paysages, qui oscillent entre littoral azuréen et reliefs alpins en moins d’une heure, offre une flexibilité géographique unique au monde. « Environ 10 à 15 % des demandes concernent des lieux qui ne sont pas censés être la Côte d’Azur à l’écran », poursuit-elle.

Ainsi, Cannes et Antibes ont servi de décor pour simuler Los Angeles dans le film The Substance avec Demi Moore. Sospel a joué un village espagnol, le port de Nice a représenté Trieste, et Théoule-sur-Mer, la Croatie. Une capacité de transformation qui représente un atout majeur pour attirer les productions internationales qui cherchent à optimiser leurs coûts de transport. Comment les séries boostent le tourisme

C’était à l’été 2023, tout juste après la sortie d’un épisode de la série Emily in Paris tourné à Villefranche-sur-Mer. La petite commune du bord de mer si appréciée des Azuréens avait alors dû faire face à une arrivée massive de touristes américains. C’est en effet dans sa gare que l’on voyait l’héroïne américaine descendre, lors d’une escapade dans le sud-est de la France.

Chapelle de Cocteau, rade de Villefranche, Grand-Hôtel du Cap-Ferrat, les lieux où Emily in Paris a été tourné ont depuis été recensés sur le site de l’Office du tourisme qui invite les voyageurs à partir sur ses traces.

Le territoire, un atout

La rade de Villefranche-sur-Mer a subi un véritable assaut de la part de touristes américains après le tournage d’un épisode d’Emily in Paris.

La rade de Villefranche-sur-Mer a subi un véritable assaut de la part de touristes américains après le tournage d’un épisode d’Emily in Paris.
Photo Nice-Matin

« 80 % des touristes étrangers exposés à des fictions françaises déclarent qu’elles leur ont donné envie de venir en France », note ainsi le CNC dans une étude intitulée « Impact du cinéma et de la fiction sur le tourisme » publiée en 2024. Et un sur dix a franchi le pas et pris la décision de visiter la France à la suite du visionnage d’un film ou d’une série.

« Les films les plus vus sont Amélie Poulain et Intouchables », constate le CNC qui cite Lupin côté séries. Parmi les nationalités les plus réceptives aux productions françaises, on trouve les Espagnols, les Chinois et les Américains.

Une large diffusion qui s’explique notamment par le développement de la SVOD (vidéo à la demande par abonnement). « Pour l’ensemble des touristes interrogés, ce pouvoir incitatif réside dans la capacité des fictions, qu’elles soient françaises ou étrangères tournées en France, à véhiculer une image très positive de la France (91 %) et la présenter comme un pays intéressant à visiter (93 %) », poursuit encore le CNC.

Et de noter : « On remarque que les fictions sont de plus en plus ‘‘ancrées’’ dans le territoire : elles parlent du lieu où elles sont tournées, ce qui n’était pas toujours le cas avant ».

Offres touristiques dédiées

Des offres touristiques dédiées émergent : circuits de tournage, produits dérivés ou expériences immersives, à l’image des initiatives mises en place autour de Emily in Paris.

Les territoires, notamment en région Sud, ont « bien compris l’intérêt » de ces retombées, souligne le CNC, soutenues par des dispositifs comme le crédit d’impôt international (C2I), ce dispositif fiscal français qui permet aux productions étrangères de bénéficier d’un remboursement partiel de leurs dépenses lorsqu’elles tournent en France, sous certaines conditions de contenu et de budget.

Un crédit auquel la superproduction américaine Heads of State a d’ailleurs recouru pour planter ses décors dans différents lieux de la Côte d’Azur.

Gestion des flux

Si les retombées touristiques dans l’arrière-pays restent marginales, bien que les lieux soient de plus en plus courus par les productions, certaines villes sont depuis longtemps victimes de leur succès.

En France, c’est le cas d’Étretat, par exemple, assaillie de visiteurs depuis la diffusion de la série Lupin. Au point de devoir clore des accès aux sentiers littoraux ou plages, les accidents se multipliant avec l’afflux de touristes. Sans compter les falaises de calcaire qui s’effritent sous leur pas.

Une situation déjà évoquée par la ville de Saint-Tropez où a également été tourné un épisode d’Emily in Paris. Face à cette pression croissante, les autorités locales tentent désormais d’anticiper l’effet « blockbuster » en limitant parfois la promotion de certains sites fragiles.

Car si le 7e art booste l’économie, il impose aussi de repenser l’accueil des visiteurs pour protéger l’essentiel : l’intégrité même des paysages qui ont séduit les réalisateurs en premier lieu.