Ukraine, Oleshky: photo aérienne de la ville d’Oleshky prise par un drone de la 34ème brigade des Marines ukraniennes.
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« Ce qui était autrefois une ville paisible a disparu. Nous sommes désormais sur la ligne de front et, depuis janvier, nous devons fouiller les caves des habitants partis pour trouver de quoi manger », raconte Nastya, une habitante jointe par téléphone dont le nom a été modifié pour des raisons de sécurité.
« La route de la mort »
En janvier 2026, une voiture qui effectuait une évacuation d’Oleshky vers Skadovsk, à 80 kilomètres au sud, a sauté sur une mine, tuant le chauffeur et blessant grièvement deux passagers. Dans les semaines qui ont suivi, d’autres véhicules de commerçants ainsi que des ambulances ont explosé sur des mines ou ont été pris pour cible par des drones surveillant les routes menant à la ville. « Cet hiver, c’est devenu la route de la mort », affirme Nastya, perchée sur le toit de sa maison pour capter le faible réseau ukrainien qui lui permet encore de communiquer avec l’extérieur. Les évacuations, mais aussi les livraisons de nourriture et de médicaments, ont presque cessé, plongeant la ville dans un état de siège.
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Ukraine, Oleshky ©Virginie NGUYEN HOANG/HL/HUMA
Sur une chaîne Telegram locale et sur les réseaux sociaux, les appels à l’aide se multiplient. « Depuis la destruction du barrage de Kakhovka, en juin 2023, nous n’avons plus d’eau courante. Nous puisons dans les puits de certaines propriétés et, pour nous laver, nous chauffons l’eau au feu de bois. Nous n’avons plus non plus d’électricité ni de gaz. Lors de la dernière livraison de bonbonnes, en avril, la voiture a explosé sur une mine. Heureusement, beaucoup avaient installé des panneaux solaires avant la guerre. C’est ce qui nous permet de survivre, avec les poêles à bois », explique-t-elle. Selon Tetiana Hsanenko, 51 ans, cheffe de l’administration militaire d’Oleshky aujourd’hui déplacée à Mykolaïv, les Russes auraient renforcé le minage des routes menant à la ville « pour empêcher les civils de partir. Ils les terrorisent et les utilisent comme boucliers humains ».
Ukraine, Oleshky: photo aérienne d’un véhicule brûlé suite à une attaque de drone sur la route entre Oleshky et Skadovsk. Photo prise par un drone de la 34ème brigade des Marines ukraniennes.
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Nastya, une femme d’une quarantaine d’années, vit seule et tente de nourrir une cinquantaine de chats et quarante chiens dans son refuge animalier. « Je n’évacuerai pas sans eux », dit-elle. Son mari, boucher au marché, a disparu en février 2025. Il est parti en ville et n’est jamais revenu. Les Russes l’ont emmené et personne ne peut me dire où il est ». Ce n’est pas un cas isolé. Selon Katerina Kaliuzhna, qui documente les crimes de guerre pour l’organisation SOS EAST, « plusieurs personnes revenues d’Oleshky témoignent que des civils étaient régulièrement enlevés et emmenés « en sous-sol » pour y être interrogés et torturés ». Certains n’en sont jamais revenus.
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Sur les 24 000 habitants d’avant-guerre, les 2 000 restants sont principalement des personnes âgées ou à mobilité réduite. Mais selon l’administration militaire ukrainienne, 51 enfants vivent encore dans la ville. « Les enfants ne sortent plus : c’est trop dangereux. Il n’y a aucune activité pour eux, à part survivre », raconte Sacha (nom d’emprunt), un autre habitant contacté par message. Les écoles sont fermées et la connexion Internet, indispensable à l’enseignement à distance, est mauvaise et coûteuse.
Ukraine, Oleshky: photo prise par « Nastya », nom d’emprunt pas mesure de sécurité, qui montre comment elle cuisine du porridge au poêle à bois pour ses animaux. Mars 2026.
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Sur des vidéos envoyées par Sacha, les rues apparaissent jonchées de déchets : les services municipaux ont disparu. Parmi les détritus se trouvent aussi des cadavres d’animaux et parfois des restes humains. « Les chiens les mangent. Au grand marché, ils courent parfois avec un bras ou une jambe dans la gueule », raconte-t-il. Faute de services funéraires et d’électricité pour alimenter les morgues, des victimes civiles de drones ou de bombardements restent parfois plusieurs jours dans les rues avant d’être enterrées dans des jardins. Les corps de soldats russes ne sont pas récupérés et finissent eux aussi dévorés par les animaux.
Ukraine, Oleshky: image d’une vidéo prise par un habitant d’Oleshki qui montre un chien mangeant la chair d’une carcasse de cheval qui traine près d’un tas d’ordures dans une rue de la ville, le 12 mai 2026.
©Virginie NGUYEN HOANG/HL/HUMAFuir ou mourir
Dans le seul hôpital encore opérationnel, « les quelques médecins encore présents font des miracles », écrit Sacha. Mais le manque de médicaments et de personnel coûte des vies. Selon SOS EAST, il est également très fréquent que des personnes ayant refusé de prendre le passeport russe soient privées de soins de santé ou du droit de quitter la ville. Sacha, quant à lui, attend de pouvoir évacuer. Malgré les mines et les drones, certaines camionnettes de commerçants parviennent encore à entrer dans la ville pour vendre des denrées à des prix exorbitants avant de repartir avec des habitants souhaitant fuir. « Quand j’ai franchi la frontière avec l’Ukraine, mon premier geste a été de toucher le sol. Je voulais prendre cette terre dans mes mains », raconte Olena, 63 ans, qui a quitté Oleshky le 27 avril avec son mari et sa mère de 84 ans.
Ukraine, Mykolaiv : « Olena », nom d’emprunt par mesure de sécurité, montre fièrement sa manicure faite la veille. « Ça faisait 3 ans que je n’avais pas fait mes ongles » dit-elle. Celle-ci, son mari et sa mère de 84 ans ont évacués d’Oleshky le 27 avril dernier.
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Olena et sa famille a mis quatre jours pour rejoindre Mykolaïv, traversant les territoires occupés, la Russie puis la Biélorussie, alors que la ville de Kherson, voisine de Mykolaïv et sous contrôle ukrainien, ne se trouve qu’à dix kilomètres d’Oleshky, de l’autre côté du fleuve Dnipro, aujourd’hui miné.
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Le pont Antonivka, qui permettait autrefois de traverser, a été détruit. « Nous avons pris la route vers Skadovsk. Le copilote marchait devant le véhicule pour indiquer où rouler afin d’éviter les mines. Des drones nous surveillaient en permanence. C’était effrayant ! », se souvient Olena. L’évacuation a été rendue possible grâce à un réseau clandestin financé par leurs fils, installés à Mykolaïv depuis 2022. Si Olena n’était pas partie plus tôt, c’est parce qu’elle craignait que sa mère ne survive pas au voyage, qui s’achève par plus d’un kilomètre et demi de marche entre la Biélorussie et l’Ukraine. « Mais à Oleshky, nous avons compris que nous ne survivrions pas à un nouvel hiver », dit-elle en sanglotant.
Ukraine, Mykolaiv : « Olena », nom d’emprunt par mesure de sécurité, pose dans son appartement de Mykolaïv où elle s’est installée il y a trois jours. Celle-ci, son mari et sa mère de 84 ans ont évacués d’Oleshky le 27 avril dernier. ©Virginie NGUYEN HOANG/HL/HUMA
Ces derniers mois, la famille se nourrissait essentiellement de nouilles et de pommes de terre trouvées dans des caves. « J’ai perdu 10 kilos, mon mari 14 ». Leur cuisine a été endommagée par une frappe de drone et leur garage détruit par un bombardement. « Les soldats russes ont progressivement déplacé leurs positions des bois vers les zones civiles, utilisant les habitants comme boucliers humains », affirme-t-elle.
Olena et son mari ont également échappé à plusieurs attaques de drones. « En février, un véhicule a pu entrer dans la ville pour ravitailler un magasin. Nous y sommes allés à vélo, mais un drone nous suivait. Sur la route, nous avons vu le corps d’une personne qui venait d’être tuée par un autre drone puis au magasin, c’était la cohue : les gens étaient affamés, ils se battaient. Nous sommes rentrés avec seulement 300 grammes de saucisses ». Aujourd’hui, Olena tente de se réadapter à une vie normale : « ce matin, j’ai pu mettre du vernis sur mes ongles pour la première fois depuis trois ans », sourit-elle.
Corridor humanitaire
Pour aider les habitants à fuir, plusieurs initiatives ont vu le jour depuis les territoires contrôlés par l’Ukraine. Ksenia Arkhipova, 42 ans, originaire d’Oleshky maintenant basée dans la région de Mykolaïv, a mis en place un réseau logistique pour financer des chauffeurs prêts à se rendre dans la ville. Elle a également créé une chaîne Telegram où les habitants ou leurs proches sollicitent de l’aide pour évacuer, mais aussi pour signaler des décès ou des disparitions.
Ukraine, Oleshky: photos d’une évacuation d’Oleshky partagée sur la chaine télégram de Kseniia Arkhipova qui aide à organiser des évacuations de la ville d’Oleshky. Mai 2026.
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« Je tiens une liste des morts afin de transmettre ces données à des organisations internationales et de documenter ces crimes de guerre », explique-t-elle. L’organisation « Helping to Leave » coordonne également des évacuations depuis les territoires temporairement occupés. « Certaines personnes sont refoulées aux checkpoints. Et puis il y a le danger des mines et des drones, ce qui rend impossible toute prédiction sur le succès d’une évacuation », explique Sofiia Gedzenko, coordinatrice des évacuations chargée des personnes à mobilité réduite.
À travers les nombreux témoignages recueillis auprès des personnes évacuées, Katerina Kaliuzhna, de « SOS EAST », affirme : « Nous essayons de faire comprendre à la communauté internationale que ce qui se passe à Oleshky constitue une violation délibérée et systématique du droit international humanitaire. Les occupants utilisent une catastrophe humanitaire comme une arme contre la population civile. »
Ukraine, Kherson: photo envoyée à Kseniia Arkhipova, qui aide les habitants d’Oleshky à évacuer. Sur cette photo, un homme lui montre une blessure à sa main suite à l’explosion d’une mine dans une des rues de la ville, le 7 mai 2026.
©Virginie NGUYEN HOANG/HL/HUMA
Le 6 mai 2026, le ministère ukrainien des Affaires étrangères a publié un communiqué appelant la communauté internationale à faire pression sur la Russie afin d’établir un corridor humanitaire sécurisé. Le 12 mai, le président Volodymyr Zelensky a lui aussi appelé les organisations internationales à agir. Car tant que la situation restera celle d’aujourd’hui à Oleshky, « les gens ne vivent plus, ils attendent leur mort », conclut Tetiana Hsanenko, cheffe de l’administration militaire d’Oleshky.