L’Europe est-elle déjà en retard face à la Chine et aux États-Unis dans le domaine des véhicules autonomes ? À force, la question ressemble à un refrain… Un rapport publié par le Haut-Commissariat à la Stratégie et au Plan appelle à mettre en place une stratégie européenne en la matière. Penser « système » pourrait permettre à l’Union de faire émerger un modèle différenciant dans le transport autonome.
L’Europe déjà en retard ?
Le constat dressé par Thomas Matagne, président-fondateur d’Ecov et auteur de cette note, pour le compte du Haut-Commissariat à la Stratégie et au Plan est sévère. Ce spécialiste du sujet estime que le véhicule autonome n’est plus une promesse technologique lointaine, mais bien une réalité. Aux États-Unis comme en Chine, notamment, la conduite autonome est déjà entrée dans une phase commerciale. Des robotaxis circulent dans plusieurs métropoles, les acteurs industriels se structurent et les usages se multiplient. En revanche, en Europe le sujet reste largement absent du débat public, alors même que les premières offensives étrangères se précisent sur le continent.
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Le rapport évoque un risque clair, celui d’une « nouvelle dépendance industrielle et numérique ». Concrètement, si l’Europe laisse les technologies américaines et chinoises s’imposer seules, elle pourrait se retrouver dans une situation où ses citoyens se déplaceraient à bord de véhicules autonomes conçus, pilotés et opérés par des acteurs non européens. Avec en toile de fond des enjeux majeurs de souveraineté, de sécurité, de données et de création de valeur. Le document parle même d’un risque de « colonisation » numérique et industrielle… Une formule forte mais assumée qui semble très clairement destinée à provoquer une prise de conscience au sein des institutions européennes.
Mais tout n’est pas perdu…
Le rapport ne se contente pas de constater le retard européen. Il propose aussi une voie de rattrapage. Selon son auteur, l’Europe n’a peut-être pas gagné la première bataille, celle de la technologie embarquée qui consiste à faire fonctionner les fonctionnalités de conduite autonome. Mais elle peut encore gagner une bataille plus large, celle du système de mobilité. L’idée centrale derrière cette formulation est que le véhicule autonome ne doit pas être pensé comme une simple voiture sans conducteur, ni comme un robotaxi individuel qui remplacerait les VTC actuels. Il doit être intégré dans un réseau de transport optimisé, capable de répondre à des besoins collectifs.
Selon Thomas Matagne, le problème n’est pas seulement de savoir si une voiture peut rouler toute seule. Il est de savoir comment cette voiture s’inscrit dans l’ensemble du système de mobilité. Aujourd’hui, l’auto individuelle domine très largement les déplacements, mais elle reste peu efficace d’un point de vue collectif. Aujourd’hui, le taux d’occupation moyen des voitures est de 1,6 personne pour cinq places, et il tombe encore plus bas pour les trajets domicile-travail. Autrement dit, une grande partie de l’énergie consommée et des kilomètres parcourus sert avant tout à transporter des sièges vides. Vu comme ça, c’est vrai que cela pose question !
La France plaide pour une mobilité de réseau
Le risque serait donc que le véhicule autonome reproduise, voire aggrave, cette inefficacité. Un robotaxi peut circuler sans chauffeur, mais il peut aussi multiplier les trajets à vide, augmenter les kilomètres parcourus et renforcer la congestion. Le rapport cite notamment le cas de Waymo aux États-Unis, dont les véhicules affichent un taux d’occupation moyen inférieur à celui des voitures individuelles sur certains usages. Le véhicule autonome pourrait alors devenir un « facteur supplémentaire de désorganisation s’il est déployé sans vision collective ». À l’inverse, conçu comme un transport collectif intégré au système, il pourrait devenir un levier d’efficacité.
Le rapport défend l’idée d’une mobilité organisée en réseau, où les véhicules autonomes ne répondent pas seulement à des demandes individuelles isolées, mais s’intègrent à des services structurés. Cette approche qualifiée de « Mobility as a Network » vise à rapprocher la voiture autonome de la logique des transports collectifs, sans nécessairement imposer des véhicules de grande capacité. L’enjeu est important en dehors des villes, là où la voiture reste incontournable. Derrière cette stratégie, l’idée est de créer toutes les conditions nécessaires pour que les futurs véhicules autonomes qui seront déployés chez nous soient utilisés de manière plus utile à la collectivité.
Verra-t-on émerger des champions européens ?
Sur le plan industriel, la note appelle aussi à « faire émerger deux ou trois champions européens de la conduite autonome ». Le Haut-Commissariat au Plan préconise que ces futurs acteurs soient directement soutenus par des financements massifs, mais aussi par la commande publique. Il faut jouer le jeu. Cela serait un bon moyen de ne pas laisser le marché se structurer uniquement autour de solutions américaines ou chinoises. Le rapport suggère également d’identifier en France cinq à dix territoires pilotes avec un mélange de zones urbaines, périurbaines et rurales afin d’expérimenter à grande échelle des services autonomes intégrés au système local de mobilité.
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Globalement, il est intéressant de voir que le véhicule autonome n’est pas présenté comme une solution miracle. Il est même décrit comme un possible accélérateur des défauts actuels de l’automobile s’il reste cantonné au modèle du robotaxi. La vraie bataille de la conduite autonome ne consiste donc pas uniquement à faire disparaître le volant et les pédales… N’est-ce pas, Tesla ? La voiture autonome peut en réalité devenir un outil puissant pour réorganiser les mobilités, améliorer le remplissage et offrir de nouveaux services dans les territoires ruraux. Mais l’Europe saura-t-elle transformer cette vision ambitieuse en véritable stratégie. C’est toute la question… Et il y a urgence !

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