Premier jour de procès, premier rôle, premières dénégations. À l’ouverture de son procès qui doit durer trois semaines, le principal mis en cause du procès Yoda s’est efforcé d’apparaître serein devant ses juges.
Présenté comme le chef « incontestable » du clan, Félix Bingui, alias « Le Chat », 35 ans, a nié, lundi 18 mai, toute implication dans le réseau criminel qui a contrôlé l’un des plus juteux points de deal de Marseille, celui qui rapportait entre août 2021 et juin 2023 jusqu’à 100 000 euros par jour, juste avant de perdre la sanglante bataille contre la DZ Mafia.
Quand la présidente du tribunal lui demande son adresse « quand il n’est pas en prison », le prévenu, crâne rasé, sweat-shirt noir et carrure de boxeur, explique, avec le soutien de son avocat, que « sa dernière adresse connue est le lieu de son arrestation au Maroc ». Il a été extradé de ce pays en janvier 2025.
Le principal mis en cause : « J’ai commencé minot à avoir de mauvaises fréquentations »
« J’ai commencé minot à avoir de mauvaises fréquentations, mais après, j’ai fait des efforts », se raconte-t-il à la barre. Félix Bingui cumule treize inscriptions à son casier judiciaire, dont six prononcées par un tribunal pour enfants. Sa dernière condamnation, prononcée par défaut, à six ans de prison pour trafic de drogue remonte à octobre 2024, alors qu’il était incarcéré au Maroc.
© D.T. – Me Philippe Ohayon, l’avocat de Félix Bingui, a déploré les « vices cachés » de la procédure,
évoquant le rôle d' »un trio de policiers », et sollicité un supplément d’information.
Il est jugé aux côtés de dix-neuf co-prévenus pour trafic de stupéfiants, association de malfaiteurs et blanchiment, le tout en récidive, ce qui lui fait encourir jusqu’à vingt ans de prison ferme.
Pas moins de neuf policiers dans le box pour veiller sur trois détenus
Deux co-prévenus sont sous le coup d’un mandat d’arrêt, une troisième est absente, deux autres sont détenus dans le box comme lui, quatorze comparaissent libres. Trois femmes et dix-sept hommes sont appelés à répondre des faits reprochés. Pas moins de neuf policiers ont pris place dans le box des détenus. Six autres sont en permanence présents dans la salle d’audience, où l’on compte aussi quatorze avocats et une vingtaine de journalistes.
Dès l’ouverture des débats, la défense est passée, lundi 18 mai, à l’attaque. « Il n’y a pas grand-chose dans ce dossier », a affirmé à la presse l’avocat de Bingui, Me Philippe Ohayon, qui a réclamé avec force l’audition de trois policiers, mis en examen dans l’affaire « Trident », qui a mis au jour un certain nombre de dérives de l’Office antistupéfiants (Ofast) de Marseille. Trois policiers, dont un est toujours détenu, qui seraient, à l’en croire, à l’origine de « 90 % des actes d’investigation » dans cette affaire.
« Ce trio d’enquêteurs s’est montré prêt à tout pour faire tomber un trafiquant, cingle-t-il, au point de risquer leur carrière, leur vie. » « Ont-ils fait de même pour Bingui ? », insiste-t-il. Aussi l’avocat de la défense a-t-il sollicité un supplément d’information. Il a aussi accusé la presse d’avoir bâti « des caricatures » avec son client.
L’avocat de Félix Bingui : « La ruse est légale, la perfidie est illégale »
Pendant deux ans, les enquêteurs ont « surveillé, écouté, épié, sonorisé » les prévenus, tous membres présumés du clan Yoda, mis en cause pour la gestion de plusieurs points de vente des quartiers Nord de Marseille, principalement celui de « La Fontaine », situé à l’entrée de la cité de la Paternelle, mais « personne n’a jugé utile d’auditionner ce trio d’enquêteurs ». « La ruse est légale la perfidie est illégale », a ajouté Me Ohayon.
Me Gaëtan Poitevin, en défense lui aussi, a effectué la même demande d’auditions devant le tribunal. « Les bornages, les surveillances, les investigations sont la pierre angulaire de ce dossier », a-t-il martelé. « On aurait aimé que cela se fasse pendant l’instruction, mais on n’est pas dans un monde idéal », a-t-il déploré.
La réponse du procureur aux vertes critiques de la défense
En réponse, le procureur a répondu à la défense que ces questions avaient pourtant déjà été posées. « Les droits de la défense ont été respectés », a-t-il lancé.
« Monsieur Bingui a pu faire valoir ses droits. Il a eu accès au dossier dès son interpellation », a-t-il insisté.
Le tribunal a, dans la foulée, décidé de joindre cette question de procédure aux débats sur le fond. Il statuera donc à la fin du procès.
Des débats qui ont commencé, lundi 18 mai, par la litanie des faits reprochés à chacun des vingt prévenus : répartition des rôles au préalable, rendez-vous conspiratifs, recours à des téléphones dédiés et à des moyens de communication cryptés, utilisation d’armes et d’appartements pour le stockage et le conditionnement des stupéfiants, en l’occurrence résine de cannabis et cocaïne.
Chaque fois, le tribunal a rappelé aux prévenus qu’ils avaient la possibilité « de garder le silence, de faire des observations ou de répondre aux questions ».
Ce que raconte « Le Chat » de sa vie hors de France
« J’ai quitté la France en 2021 », a affirmé Félix Bingui, qui a indiqué s’être installé, à Marbella, en Espagne, avec femme et enfant. Il a dit vivre de ses « économies », réalisées grâce à une activité de revente de voitures achetées en Suisse, menée pendant ses cinq années de prison, à laquelle s’ajouteraient ses talents dans les paris sportifs.
« Mais comment avez-vous pu gérer cette activité en prison ? », a insisté, curieuse, la présidente du tribunal. « Avec mon téléphone portable », a répondu « Le Chat ». Après six mois en Espagne, il est parti pour Dubaï « travailler dans une conciergerie ». Il explique ses multiples voyages entre les Émirats, l’Espagne, le Maroc et Marseille, par le besoin de voir ses enfants et les obligations de sa conditionnelle.
L’affaire Trident s’invitera-t-elle pendant toute la durée du procès Yoda ? Pour la défense des prévenus, il y a « des vices cachés » qui méritent d’être identifiés pour en finir avec ce que Me Ohayon appelle « un parfum de censure, de black-out et de déni ». « Ce n’est pas une bataille de procédure, c’est une bataille de vérité », a conclu l’avocat de la défense devant la presse, à sa sortie de l’audience.